Martin, le martin-pêcheur qui visait toujours juste

Environ 9 à 10 minutes à voix haute

Martin, le martin-pêcheur qui visait toujours juste

Au bord du Grand Morin vivait un petit oiseau aux couleurs extraordinaires.

Son dos était bleu comme un morceau de ciel.

Son ventre était roux comme les feuilles d’automne.

Et son long bec semblait avoir été taillé dans une fine pointe de bois.

Il s’appelait Martin.

Tous les habitants de Crécy le connaissaient.

Pas parce qu’il chantait plus fort que les autres.

Pas parce qu’il volait plus vite.

Mais parce qu’il ne manquait presque jamais sa cible.

Lorsqu’il apercevait un petit poisson sous la surface de l’eau, il restait immobile.

Complètement immobile.

Puis…

Ffffft !

Il plongeait.

Et quelques instants plus tard, il ressortait avec son repas.

Les autres animaux trouvaient cela extraordinaire.

Filo aussi.

Heureusement, Martin ne chassait jamais les poissons de la taille de Filo.

Ils étaient devenus de bons voisins.

Un matin, Filo aperçut Martin sur une branche qui surplombait un brasset.

L’oiseau ne bougeait pas.

Pas même une plume.

— Bonjour, Martin !

Aucune réponse.

— Tu dors ?

Toujours rien.

Filo attendit.

Une minute.

Puis deux.

Puis trois.

Enfin, Martin plongea comme une flèche bleue.

Il remonta aussitôt.

Son bec était vide.

— Tu l’as raté ? demanda Filo.

Martin se posa de nouveau sur sa branche.

— Oui.

Filo ouvrit de grands yeux.

— Toi ?

— Oui.

— Tu rates parfois ?

Martin eut un petit sourire.

— Bien plus souvent que tu ne le crois.

Le poisson n’en revenait pas.

— Pourtant tout le monde dit que tu vises toujours juste.

— Parce que tout le monde regarde seulement quand je réussis.

Cette phrase resta longtemps dans la tête de Filo.

Dans l’après-midi, il la raconta à Rosalie.

— Tu savais, toi, que Martin pouvait manquer sa cible ?

La grenouille éclata de rire.

— Bien sûr.

— Pourquoi personne ne le dit ?

— Parce que Martin recommence.

Le lendemain, Filo décida d’observer son ami.

Il se cacha entre les herbes.

Martin était déjà sur sa branche.

Immobile.

Il plongea.

Manqué.

Il remonta.

Il se reposa.

Quelques instants plus tard…

Deuxième plongeon.

Encore manqué.

Puis un troisième.

Toujours rien.

Filo commençait à être inquiet.

— Tu veux que je t’aide ?

Martin secoua doucement la tête.

— Merci.

Mais regarde bien.

Il attendit encore.

Le soleil changea légèrement de place.

Le courant ralentit.

Une petite ombre passa sous la surface.

Martin plongea.

Cette fois…

Il ressortit avec son repas.

— Tu vois ?

— Tu n’as pas abandonné.

Martin sourit.

— Les poissons ne me doivent rien.

C’est à moi de patienter.

Quelques jours plus tard, un groupe d’enfants arriva sur les Promenades.

L’un d’eux aperçut Martin.

— Regardez !

Le martin-pêcheur !

Tous levèrent les yeux.

Martin était posé sur sa branche.

Très fier.

Très beau.

Le premier plongeon fut…

complètement raté.

Les enfants poussèrent un petit :

— Oh…

Martin revint sur sa branche.

Le deuxième fut raté lui aussi.

Le troisième également.

Filo observait la scène.

Il savait maintenant que cela arrivait.

Mais les enfants semblaient un peu déçus.

Martin resta parfaitement calme.

Il attendit.

Longtemps.

Très longtemps.

Puis il plongea une quatrième fois.

Cette fois, il revint avec un petit poisson.

Les enfants applaudirent.

L’un d’eux s’écria :

— Il est vraiment fort !

Martin reposa doucement son repas sur la branche.

Il regarda les enfants.

Puis Filo.

Et il murmura :

— Ils n’ont pas vu les trois premiers essais.

Le soir venu, Filo lui posa une question.

— Ça ne t’embête pas de rater ?

Martin réfléchit.

— Bien sûr que si.

— Alors pourquoi tu recommences toujours ?

Le martin-pêcheur regarda la rivière.

— Parce que ce n’est pas le dernier plongeon qui décide de la journée.

C’est le suivant.

Filo resta silencieux.

Le lendemain, il voulut sauter au-dessus d’une branche tombée dans l’eau.

Premier essai.

Raté.

Deuxième.

Raté.

Il pensa à abandonner.

Puis il se souvint de Martin.

Troisième essai.

Il passa.

Rosalie l’avait observé depuis son nénuphar.

— Tu n’as pas laissé tomber.

— J’ai pensé à Martin.

La grenouille sourit.

Quelques semaines plus tard, Martin rencontra un tout jeune martin-pêcheur.

Le petit était découragé.

— Je n’y arrive jamais.

— Combien de fois as-tu essayé ?

— Trois.

Martin ne put retenir un sourire.

— Trois ?

— Oui.

— Alors tu débutes à peine.

Le petit leva la tête.

— Toi, tu réussis toujours.

Martin regarda le Grand Morin.

Le soleil faisait danser la lumière entre les feuilles.

— Tu sais combien de plongeons j’ai faits depuis que je suis né ?

Le petit secoua la tête.

— Des milliers.

— Et combien crois-tu que j’en ai ratés ?

Le jeune oiseau hésita.

— Dix ?

Martin éclata de rire.

Même Hector leva la tête en l’entendant.

— Bien davantage.

Le petit resta bouche bée.

— Vraiment ?

— Évidemment.

Le jeune martin-pêcheur semblait rassuré.

Avant de partir, Martin lui dit :

— Un jour, les autres diront peut-être que tu vises toujours juste.

— Et ce sera vrai ?

Martin regarda son reflet dans le Grand Morin.

— Ce sera vrai…

…parce qu’ils ne verront jamais tous les essais qui t’auront appris à réussir.

Le petit oiseau s’envola.

Filo, qui avait tout entendu, nagea jusqu’à la berge.

— Tu ne leur racontes jamais combien de fois tu rates.

Martin secoua doucement la tête.

— Ce n’est pas très important.

— Pourquoi ?

— Parce que les erreurs ne sont pas faites pour être admirées.

Elles sont faites pour nous apprendre où regarder la prochaine fois.

Depuis ce jour-là, Filo remarqua quelque chose.

Chaque fois que Martin manquait un plongeon, il revenait exactement sur la même branche.

Jamais en colère.

Jamais découragé.

Il observait.

Il attendait.

Puis il recommençait.

Aujourd’hui encore, si vous apercevez un martin-pêcheur filer comme une flèche bleue au-dessus du Grand Morin, vous aurez peut-être la chance de le voir réussir un magnifique plongeon.

Vous penserez sans doute :

« Quel oiseau extraordinaire ! »

Et vous aurez raison.

Mais si vous connaissez les histoires de Crécy, vous saurez aussi un petit secret.

Martin ne vise pas toujours juste parce qu’il est né plus habile que les autres.

Il vise souvent juste…

…parce qu’il n’a jamais eu peur de recommencer.

Et c’est sans doute le plus beau talent que le Grand Morin lui ait appris.

j'aime

← Toutes les histoires

Le contenu de CrécyPlage est le fruit d'un vrai travail collectif. Merci de ne pas le recopier ailleurs sans autorisation. Si vous êtes porteur de projet et que cela vous intéresse, écrivez-nous — nous adorons les partenariats.

Contenus, textes et illustrations protégés · CrécyPlage 2026