Mademoiselle Plume, la poule d’eau qui détestait être pressée

Environ 9 à 10 minutes à voix haute

Mademoiselle Plume, la poule d’eau qui détestait être pressée

Dans un brasset tranquille du Grand Morin vivait une poule d’eau appelée Mademoiselle Plume.

Elle avait un joli plumage sombre, un petit bec rouge et jaune, et deux longues pattes qu’elle posait sur les feuilles flottantes avec beaucoup de précaution.

Mademoiselle Plume aimait faire les choses lentement.

Très lentement.

Le matin, elle ne quittait jamais son nid avant d’avoir observé trois fois le ciel.

Une fois pour savoir s’il allait pleuvoir.

Une fois pour vérifier que le héron n’était pas trop près.

Et une dernière fois simplement parce qu’elle trouvait le ciel joli.

Quand elle nageait, elle ne filait jamais tout droit comme les canards.

Elle avançait doucement entre les roseaux.

Un coup de patte.

Puis un autre.

Elle s’arrêtait pour regarder une libellule.

Elle repartait.

Elle s’arrêtait encore pour écouter une grenouille.

Les autres habitants du Grand Morin avaient fini par s’habituer.

Tous, sauf Gaston.

Gaston, le canard, avait longtemps essayé de marcher droit. Depuis qu’il avait accepté de se dandiner, il avançait partout avec une énergie nouvelle.

— Bonjour, Mademoiselle Plume ! cria-t-il un matin. Viens, on va jusqu’au pont !

— J’arrive, répondit-elle.

Gaston nagea jusqu’au milieu du brasset.

Puis il se retourna.

Mademoiselle Plume n’avait pas bougé.

Elle examinait une feuille posée sur l’eau.

— Tu viens ?

— Oui.

— Maintenant ?

— Bientôt.

— C’est loin, bientôt ?

— Pas pour moi.

Gaston soupira.

Il fit trois tours autour d’elle.

Puis cinq.

Puis il partit seul.

Mademoiselle Plume, elle, continua d’observer la feuille.

Elle avait remarqué qu’une petite goutte d’eau glissait lentement le long de sa nervure.

La goutte atteignit le bord.

Elle trembla.

Puis elle tomba dans la rivière.

Ploc.

— Voilà, dit Mademoiselle Plume. Maintenant, je peux partir.

Un peu plus loin, Rosalie chantait sur sa pierre.

— Tu es encore en retard ? demanda la grenouille.

— Non.

— Gaston t’attendait.

— C’est lui qui était en avance.

Rosalie sourit.

Elle connaissait bien Mademoiselle Plume.

La poule d’eau n’était jamais pressée.

Même lorsqu’un canoë arrivait.

Même lorsqu’un enfant jetait quelques graines près de la rive.

Même lorsqu’une averse commençait.

Elle choisissait toujours son chemin avec soin.

Un jour pourtant, tout le monde sembla soudain vouloir aller vite.

Le vent s’était levé au-dessus de Crécy-la-Chapelle.

Les feuilles tournaient dans les airs.

Les canards nageaient vers les roseaux.

Les libellules cherchaient un abri.

Les grenouilles bondissaient vers les herbes épaisses.

— Dépêchez-vous ! cria Hector depuis la berge. Un gros nuage arrive !

Le ciel devenait presque noir.

Filo nageait rapidement vers une zone plus calme.

Gaston battait des ailes.

— Mademoiselle Plume ! Vite !

Elle avançait toujours à son rythme.

Un coup de patte.

Puis un autre.

— Plus vite ! cria Gaston.

— Je fais de mon mieux.

— Ton mieux est très lent !

Une première goutte tomba.

Puis une deuxième.

Le tonnerre gronda au loin.

Tous les animaux se mirent à l’abri.

Tous, sauf Mademoiselle Plume.

Elle venait de s’arrêter près d’un petit amas de branches coincé contre la berge.

— Mais qu’est-ce que tu fais ? cria Gaston.

— J’écoute.

— Ce n’est pas le moment d’écouter !

Mademoiselle Plume pencha la tête.

Un bruit très faible venait des branches.

Piou.

Piou.

Piou.

Elle écarta doucement deux feuilles.

Trois minuscules canetons étaient cachés dessous.

Ils avaient été séparés de leur mère lorsque le vent avait poussé les roseaux.

Les petits tremblaient.

— Oh, dit Gaston.

Le tonnerre gronda de nouveau.

— Il faut les emmener à l’abri, dit-il.

— Oui.

— Vite !

Mademoiselle Plume le regarda.

— Pas vite.

— Mais l’orage arrive !

— Justement. Ils ont peur.

Elle s’approcha des canetons sans faire de bruit.

Un pas.

Puis un autre.

Elle leur parla doucement.

— N’ayez pas peur. Nous allons retrouver votre mère.

Les trois petits reculèrent d’abord.

Puis l’un d’eux sortit de sous les branches.

Ensuite le deuxième.

Puis le troisième.

Mademoiselle Plume se plaça devant eux.

— Suivez-moi.

Elle ne nagea pas vite.

Elle nagea juste assez lentement pour que les canetons puissent rester derrière elle.

Gaston ouvrait le chemin.

— Par ici ! criait-il.

— Moins fort, répondit Mademoiselle Plume. Ils t’entendent très bien.

La pluie tombait maintenant sur le Grand Morin.

Rosalie chantait sous l’averse.

Hector surveillait la rive.

Filo nageait près des petits pour les empêcher de s’éloigner.

Tous avançaient ensemble.

Enfin, un cri inquiet retentit près des roseaux.

— Coin ! Coin ! Coin !

La mère des canetons apparut.

Les trois petits se précipitèrent vers elle.

Elle les serra contre ses plumes.

Gaston poussa un grand soupir.

— Nous avons réussi !

— Oui, répondit Mademoiselle Plume.

— Mais si nous étions allés plus vite, nous aurions pu les ramener plus tôt.

Hector descendit doucement de la berge.

— Peut-être.

Puis il regarda les petits, blottis contre leur mère.

— Ou peut-être auraient-ils eu trop peur pour vous suivre.

Gaston resta silencieux.

Il n’avait pas pensé à cela.

L’orage passa aussi vite qu’il était arrivé.

Le ciel s’éclaircit.

Les gouttes restèrent suspendues aux branches.

Une lumière dorée se posa sur l’eau.

La mère canard s’approcha de Mademoiselle Plume.

— Merci.

— Je n’ai rien fait d’extraordinaire.

— Tu as pris le temps.

Mademoiselle Plume inclina légèrement la tête.

Pour elle, c’était la chose la plus naturelle du monde.

Le lendemain matin, Gaston revint la voir.

— Tu viens jusqu’au pont ?

— Oui.

— Alors je vais t’attendre.

Mademoiselle Plume examina le ciel une première fois.

Puis une deuxième.

Puis une troisième.

Gaston remua les pattes.

Il avait très envie de partir.

Mais il resta là.

— Pourquoi regardes-tu toujours trois fois ? demanda-t-il.

— La première fois, je regarde le temps.

— Et la deuxième ?

— Je regarde les dangers.

— Et la troisième ?

— Je regarde ce que j’aurais manqué si j’étais partie trop vite.

Gaston leva les yeux.

Un martin-pêcheur traversa le ciel comme une flèche bleue.

Une libellule passa dans un rayon de soleil.

Une feuille en forme de cœur flottait près de la rive.

— Je comprends, dit-il.

Ils partirent ensemble.

Gaston nageait un peu moins vite que d’habitude.

Mademoiselle Plume avançait à son rythme.

Un coup de patte.

Puis un autre.

Ils passèrent sous une passerelle.

Longèrent les jardins.

Écoutèrent le bruit de l’eau contre les pierres.

À mi-chemin, Gaston s’arrêta.

— Qu’est-ce qu’il y a ? demanda Mademoiselle Plume.

— Rien.

— Alors pourquoi t’arrêtes-tu ?

— Pour voir ce que j’aurais manqué.

Ils restèrent quelques instants sans parler.

Un poisson fit un rond à la surface.

Une plume blanche glissa sur l’eau.

Les arbres se reflétaient dans le brasset.

Puis Gaston sourit.

— C’est vrai que c’est joli.

Depuis ce jour-là, les habitants du Grand Morin ne dirent plus que Mademoiselle Plume était lente.

Ils disaient qu’elle savait prendre son temps.

Ce n’était pas la même chose.

Quand quelqu’un allait trop vite, elle ne lui faisait jamais la leçon.

Elle se contentait de demander :

— As-tu bien regardé ?

Parfois, la réponse était oui.

Souvent, elle était non.

Alors on ralentissait un peu.

On voyait une fleur cachée.

Un insecte posé sur l’eau.

Un reflet sous un pont.

Un petit animal qui avait besoin d’aide.

Aujourd’hui encore, si vous vous promenez près d’un brasset de Crécy-la-Chapelle, vous apercevrez peut-être une poule d’eau avancer doucement entre les roseaux.

Ne lui criez pas de se dépêcher.

Elle n’est pas en retard.

Elle est simplement occupée à remarquer ce que les autres ne voient pas.

Et il se pourrait bien que, grâce à elle, vous le remarquiez aussi.

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