Les étoiles du Grand Morin

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Les étoiles du Grand Morin

Il existe une heure très particulière à Crécy-la-Chapelle.

Ce n’est pas tout à fait le jour.

Ce n’est pas encore la nuit.

Les derniers canoës sont rentrés.

Les oiseaux cherchent une branche pour dormir.

Les feuilles cessent peu à peu de bouger.

Même le Grand Morin semble ralentir son voyage.

C’est à cette heure-là que les étoiles commencent leur travail.

Les grandes personnes disent souvent que les étoiles apparaissent simplement parce que le ciel devient sombre.

Les enfants savent bien que ce n’est pas si simple.

Chaque étoile doit d’abord choisir l’endroit où elle ira se refléter.

Car les étoiles aiment beaucoup l’eau.

Et le Grand Morin leur plaît plus que tout.

Un soir d’été, un petit garçon nommé Jules se promenait avec son grand-père sur les Promenades.

Ils marchaient doucement.

Ils ne parlaient presque pas.

Ils écoutaient seulement le bruit de l’eau.

Le soleil venait de disparaître derrière les arbres.

Le ciel devenait bleu foncé.

— Regarde, dit Jules.

Une première étoile venait d’apparaître.

Puis une deuxième.

Puis une troisième.

Le grand-père sourit.

— Elles arrivent toujours dans le même ordre.

— Tu les connais ?

— Pas toutes. Mais je connais leur habitude.

Jules leva les yeux.

— Elles ont une habitude ?

— Oui.

Elles descendent toujours voir si la rivière est bien installée pour la nuit.

Le garçon éclata de rire.

— Les étoiles ne descendent pas !

— C’est ce que disent les grandes personnes.

Ils continuèrent leur promenade.

Le brasset ressemblait maintenant à un long ruban sombre.

Puis quelque chose d’étrange se produisit.

Une étoile sembla trembler dans l’eau.

Puis une autre.

Puis encore une.

Comme si quelqu’un les déposait délicatement à la surface de la rivière.

Jules s’arrêta.

— Tu les vois ?

— Bien sûr.

— Elles sont tombées ?

— Non.

Elles se regardent.

Le garçon fronça les sourcils.

— Qui se regarde ?

— Les étoiles du ciel et les étoiles de la rivière.

Jules resta silencieux.

L’idée lui plaisait.

Chaque étoile possédait donc une sœur dans l’eau.

Et les deux passaient la nuit à se contempler.

Ils arrivèrent près d’un petit pont.

L’eau était presque immobile.

Les reflets semblaient encore plus nombreux.

— Pourquoi elles bougent ? demanda Jules.

— Parce que le Grand Morin dans les brassets n’arrête jamais de respirer.

Le garçon regarda longtemps.

Même lorsqu’il croyait que l’eau ne bougeait plus, un très léger frisson faisait danser les étoiles.

Comme un sourire.

Comme un clin d’œil.

Ils reprirent leur marche.

Un canard glissa silencieusement entre deux reflets.

Les étoiles s’écartèrent doucement pour le laisser passer.

Puis elles retrouvèrent leur place.

— Elles ne se fâchent jamais ? demanda Jules.

— Non.

Les étoiles savent attendre.

Le vent aussi s’était calmé.

Les feuilles des grands arbres semblaient écouter la nuit qui arrivait.

On entendait seulement le clapotis régulier de la rivière.

Au loin, une chouette lança son premier appel.

Jules leva encore la tête.

Le ciel était maintenant rempli de lumières.

— Il y en a des milliers…

— Oui.

Et chacune cherche sa place.

— Ça doit être difficile.

— Pas quand on prend son temps.

Ils s’assirent sur un banc.

Le grand-père ne disait plus rien.

Jules non plus.

Ils regardaient simplement la rivière.

Au bout d’un moment, le garçon demanda :

— Est-ce qu’elles voient les poissons ?

Le grand-père réfléchit.

— Peut-être.

En tout cas, les poissons voient sûrement leurs reflets.

À cet instant, un petit gardon passa lentement sous les étoiles.

Personne ne connaissait son nom.

Enfin… presque personne.

Car certains enfants l’auraient reconnu.

C’était Filo.

Il nageait tranquillement, sans faire de bruit.

Il leva les yeux vers les étoiles qui dansaient à la surface.

Chaque soir, il leur disait bonsoir.

Et chaque soir, elles répondaient en scintillant un peu plus fort.

Jules, lui, n’aperçut qu’une petite ondulation.

— Tu as vu ?

— Oui.

Quelqu’un est passé.

Ils ne cherchèrent pas à savoir qui.

La nuit possède parfois ses secrets.

Le grand-père se leva.

— Il est temps de rentrer.

— Déjà ?

— Les étoiles vont maintenant travailler.

— Que font-elles ?

Le vieil homme sourit.

— Elles éclairent les rêves.

Jules trouva cette idée magnifique.

Sur le chemin du retour, il regardait encore vers le Grand Morin.

Les reflets semblaient plus nombreux que les étoiles elles-mêmes.

Comme si la rivière en fabriquait de nouvelles.

Arrivé chez lui, il se coucha sans fermer les volets.

Il voulait voir le ciel.

Avant de s’endormir, il aperçut une étoile très brillante.

Puis il pensa au Grand Morin.

À cet instant précis, la même étoile brillait aussi dans la rivière.

Deux lumières.

Une seule histoire.

Depuis cette nuit-là, Jules prit une nouvelle habitude.

Chaque fois qu’il traversait un pont de Crécy à la tombée du jour, il s’arrêtait quelques secondes.

Jamais longtemps.

Juste assez pour regarder les premières étoiles apparaître.

Parfois elles étaient nombreuses.

Parfois quelques nuages les cachaient.

Mais lorsqu’elles étaient là, il les retrouvait toujours dans l’eau.

En grandissant, Jules comprit ce que son grand-père voulait vraiment lui apprendre.

Les étoiles n’avaient sans doute pas besoin de descendre dans la rivière.

Mais prendre le temps de les chercher dans les reflets obligeait à ralentir.

À écouter.

À observer.

À remarquer des choses que l’on ne voit pas lorsque l’on marche trop vite.

Aujourd’hui encore, si vous vous promenez le long du brasset des Promenades lorsque le jour s’efface doucement, prenez quelques instants avant de rentrer.

Regardez le ciel.

Puis regardez la rivière.

Vous découvrirez peut-être que les étoiles sont deux fois plus nombreuses que vous ne l’imaginiez.

Car à Crécy-la-Chapelle, elles aiment tellement le Grand Morin qu’elles passent chaque nuit à se regarder dans son miroir d’eau.

Et tant que la rivière continuera de couler paisiblement sous les ponts et les passerelles, elles reviendront.

Une par une.

Soir après soir.

Depuis bien plus longtemps que les hommes ne savent les compter.

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