Le poisson qui voulait voir la Dame de pierre

Environ 9 minutes à voix haute

Le poisson qui voulait voir la Dame de pierre

Dans le Grand Morin vivait un petit gardon qui s’appelait Filo.

Il connaissait sa rivière par cœur. Il connaissait le caillou plat où l’eau fait un petit bruit de langue, la racine du saule où l’on peut dormir sans être vu, et le coin d’ombre sous le pont qui reste frais même les jours où le soleil tape. Il savait où les libellules viennent poser leurs pattes, et à quelle heure exactement la lumière descend jusqu’au fond en faisant des taches qui bougent.

Filo aimait beaucoup sa rivière. Mais Filo était curieux, et c’est une chose qui ne se soigne pas.

Un matin, une truite de passage s’arrêta près de lui pour souffler. Elle venait de loin, elle avait le regard de ceux qui ont vu des choses.

« Tu es d’ici ? demanda-t-elle.
— Je suis d’ici depuis toujours, dit Filo.
— Alors tu connais la dame de pierre ? »

Filo ne connaissait pas la dame de pierre.

« C’est là-haut, dit la truite en remuant la queue vers l’amont. Une dame grande comme cent poissons empilés. Elle porte une couronne pointue, et elle ne bouge jamais. »

Puis la truite repartit, comme repartent les truites, sans dire au revoir.

Filo resta longtemps immobile. Une dame grande comme cent poissons, cela n’existait pas. C’était une histoire de truite, et les truites racontent n’importe quoi. Il retourna sous sa racine, il ferma les yeux, et il essaya de ne plus y penser.

Il y pensa toute la nuit.

Au matin, il partit.

Remonter le courant, ce n’est pas facile. L’eau pousse dans le mauvais sens, elle appuie sur le nez, elle glisse le long des écailles et vous ramène en arrière dès qu’on se repose. Filo battait de la queue, un coup, un autre coup, encore un autre. Il avançait de la longueur d’une feuille, puis d’une autre longueur de feuille. Le saule qu’il connaissait disparut derrière lui. Puis le pont. Puis le caillou plat.

Il ne connaissait plus rien.

Au premier tournant, la rivière se sépara en deux.

Filo s’arrêta net. Une rivière, ça va tout droit. Ça ne se coupe pas en morceaux. Il hésita, regarda à droite, regarda à gauche, et prit à gauche parce qu’il fallait bien choisir.

Un peu plus loin, elle se sépara encore.

Et encore.

Et encore une fois.

Bientôt il y eut de l’eau partout, à droite, à gauche, derrière les maisons, sous des petits ponts, entre des murs de pierre couverts de mousse. Filo tourna sur lui-même. Il ne savait plus d’où il venait ni où il allait, et l’eau, elle, avait l’air de savoir très bien.

« Tu t’es perdu ? »

C’était un canard. Il flottait là, tranquille, les pattes à l’ombre, avec l’air de quelqu’un qui n’a rien à faire de la journée.

« Je crois que la rivière est cassée, dit Filo. Elle part dans tous les sens.
— Cassée ! » dit le canard.

Et il se mit à rire, ce qui fit des ronds dans l’eau, et les ronds partirent en s’agrandissant jusqu’à toucher les deux bords.

« Elle n’est pas cassée du tout, mon petit. Ce sont les brassets.
— Les quoi ?
— Les brassets. Ici, la rivière ouvre ses doigts pour passer entre les maisons. Un bras par ici, un bras par là, un autre encore derrière l’église. Les gens qui habitent au-dessus appellent ça la Venise briarde, parce qu’ils trouvent que ça fait joli à dire. Moi je trouve que ça ressemble surtout à une main posée sur le village. »

Filo regarda l’eau autour de lui, et pour la première fois il comprit qu’il n’était pas perdu du tout. Il était simplement dans un doigt.

« Et la dame de pierre ? demanda-t-il. Elle existe, ou c’est une histoire de truite ?
— Ah, dit le canard. Lève la tête. »

Or lever la tête, quand on est un poisson, ce n’est pas une chose qu’on fait volontiers. Il faut monter jusqu’à l’endroit où l’eau s’arrête, celui où le monde devient trop clair et trop sec, et où l’on ne sait plus très bien comment on respire.

Filo monta quand même.

Il sortit le bout du nez.

Elle était là.

Elle était grise, immense, avec des fenêtres hautes et étroites, et des piliers penchés le long de ses murs comme des bras qui la tiennent debout. Sa couronne pointue montait dans le ciel bien plus haut que cent poissons empilés — bien plus haut que mille, pensa Filo, qui ne savait pas compter jusqu’à mille mais qui sentait bien que c’était beaucoup.

Et le plus étonnant n’était pas là.

Le plus étonnant, c’est qu’elle était aussi dans l’eau. Juste sous lui. À l’envers, tremblante, un peu floue, avec sa couronne qui descendait vers le fond de la rivière. Chaque fois qu’une ride passait, la dame de pierre ondulait doucement, comme si elle respirait.

Filo regarda celle du haut, puis celle du bas. Puis celle du haut encore.

« Elle est là depuis huit cents ans, dit le canard derrière lui. Elle ne bouge jamais. Elle ne dit rien. Mais elle se laisse regarder par tous ceux qui passent, et il en passe beaucoup. »

Filo resta là longtemps. Le soleil descendit un peu. L’ombre de la dame s’allongea sur l’eau et vint le couvrir en entier, et il faisait frais dessous, exactement comme sous son pont à lui.

Puis il redescendit.

Descendre, c’est beaucoup plus facile. On se laisse porter, on n’a presque rien à faire, l’eau s’occupe de tout. Filo repassa sous les petits ponts, longea les murs de pierre couverts de mousse, retraversa les doigts de la rivière l’un après l’autre. Les brassets se rejoignirent, deux par deux, puis encore deux par deux, et le Grand Morin redevint le Grand Morin.

Il retrouva le caillou plat qui fait un petit bruit de langue.

Il retrouva le pont.

Il retrouva sa racine de saule.

Les autres poissons dormaient déjà. Alors Filo se glissa à sa place habituelle, dans le creux exactement à sa taille, et il pensa qu’il leur raconterait tout demain. Il leur dirait la truite, et les doigts de la rivière, et le canard qui rit en faisant des ronds. Il leur dirait surtout la dame de pierre, si haute qu’on ne la croit pas, et qui a les pieds dans l’eau

— exactement comme eux.

Et il s’endormit.

 

j'aime

← Toutes les histoires

Le contenu de CrécyPlage est le fruit d'un vrai travail collectif. Merci de ne pas le recopier ailleurs sans autorisation. Si vous êtes porteur de projet et que cela vous intéresse, écrivez-nous — nous adorons les partenariats.

Contenus, textes et illustrations protégés · CrécyPlage 2026