Le moulin qui rêvait encore

Environ 9 minutes à voix haute

Le moulin qui rêvait encore

Le vieux moulin se réveillait toujours avant le soleil.

Il n’avait pourtant plus de roue qui tournait.

Plus de meules qui chantaient.

Plus de sacs de farine que l’on déposait devant sa porte.

Depuis longtemps déjà, il regardait simplement les saisons passer.

Les premiers rayons du matin caressaient ses vieilles pierres.

Les hirondelles dessinaient de grands cercles dans le ciel.

Les arbres changeaient de couleur au fil des mois.

Et le moulin rêvait.

Il rêvait souvent.

Il rêvait qu’un jour, quelqu’un pousserait sa vieille porte en bois.

Qu’on entendrait de nouveau rire dans sa cour.

Qu’il retrouverait la joie de voir des enfants courir autour de lui.

— Tu rêves encore ? demanda un rouge-gorge en se posant sur une poutre.

— Oui, répondit doucement le moulin.

— Tu rêves de farine ?

— Non.

— De pain ?

— Non plus.

— Alors de quoi ?

Le moulin resta silencieux.

Il n’avait jamais vraiment trouvé les mots.

Il ne rêvait plus de travailler.

Il rêvait simplement… de vivre.

Chaque matin, des promeneurs passaient devant lui.

Ils admiraient les fleurs.

Les arbres.

Les petits chemins.

Ils prenaient parfois une photographie.

Puis ils repartaient.

Le moulin les regardait s’éloigner.

— Ils ne restent jamais très longtemps…, soupirait-il.

Le vent lui répondit en faisant danser les feuilles.

— Patience…

Le moulin connaissait bien ce mot.

Il avait attendu des années.

Alors une année de plus…

Un matin de printemps, quelque chose changea.

Une drôle de brouette entra dans le jardin.

Puis une autre.

Puis encore une autre.

Des hommes et des femmes déposaient des pots remplis de fleurs.

D’autres transportaient des pinceaux.

Des tissus de toutes les couleurs.

Des arrosoirs.

Des rubans.

Des tables.

Des bancs.

Le moulin ouvrit grand ses vieilles fenêtres.

— Que se passe-t-il ?

Un merle répondit en sautillant.

— Je crois qu’ils préparent une fête.

— Une fête ?

Le moulin n’en revenait pas.

Il n’avait pas entendu ce mot depuis très longtemps.

Les jours suivants furent extraordinaires.

Des centaines de fleurs apparurent.

Des chemins se dessinèrent.

Des couleurs naquirent là où, la veille encore, il n’y avait que de l’herbe.

Des enfants riaient.

Des adultes souriaient.

Des artistes installaient des chevalets.

D’autres accrochaient des rubans qui dansaient dans le vent.

Le moulin observait tout cela avec émerveillement.

— Ils ne reconstruisent pas ma roue…, murmura-t-il.

Le vieux saule lui répondit.

— Non.

Ils reconstruisent autre chose.

Le moulin ne comprit pas.

Le premier visiteur arriva dès le lendemain.

Puis dix.

Puis cinquante.

Puis des centaines.

Ils entraient doucement.

Ils prenaient leur temps.

Ils regardaient chaque détail.

Certains s’arrêtaient plusieurs minutes devant une simple fleur.

D’autres restaient immobiles à écouter les oiseaux.

Une petite fille s’assit un jour contre le vieux mur du moulin.

Elle leva la tête.

— Bonjour, monsieur le Moulin.

Le moulin aurait tant aimé lui répondre.

Elle continua :

— Papa dit que tu es très vieux.

Moi, je te trouve très beau.

Le moulin sentit ses vieilles pierres se réchauffer.

Il n’avait jamais reçu un si joli compliment.

Au fil des saisons, le jardin changeait sans cesse.

Aucun printemps ne ressemblait au précédent.

Les fleurs échangeaient leurs places.

Les chemins semblaient inventer de nouvelles histoires.

Même les arbres paraissaient jouer entre eux.

Les visiteurs revenaient.

Et chaque fois, ils s’étonnaient.

— C’est différent !

— Pourtant nous étions venus l’année dernière !

Le moulin souriait.

Lui aussi découvrait un nouveau jardin à chaque saison.

Un soir d’été, alors que le soleil disparaissait derrière les grands arbres, le rouge-gorge revint.

— Alors ?

Tu rêves encore ?

Le moulin réfléchit longtemps.

Très longtemps.

Puis il répondit :

— Oui.

Mais mes rêves ont changé.

— Ah bon ?

— Avant, je rêvais de retrouver ce que j’avais perdu.

Le rouge-gorge inclina la tête.

— Et maintenant ?

Le moulin regarda les enfants qui jouaient encore dans le jardin.

Un peintre terminait une aquarelle.

Un jardinier arrosait doucement les fleurs.

Des visiteurs riaient près d’un petit pont.

Le vent faisait danser les herbes hautes.

— Maintenant…

Je rêve de demain.

Le rouge-gorge sourit.

— C’est une belle différence.

Quelques jours plus tard, une libellule se posa sur une fleur.

— Bonjour !

Je cherche le Grand Morin.

Le moulin éclata doucement de rire.

— Il n’est pas loin.

Mais ici…

…les rivières sont parfois faites de fleurs.

La libellule regarda autour d’elle.

Elle ne comprit pas très bien.

Puis elle repartit en promettant de revenir.

Depuis ce jour, ceux qui franchissent les portes du Moulin Jaune disent souvent qu’ils ont l’impression d’entrer dans un rêve.

Ils ne savent pas qu’ils ont peut-être raison. Mais les autres moulins, eux, le savent. C’est le Grand Morin qui leur a dit.

Car les jardins gardent parfois les rêves des hommes.

Et les vieux moulins, eux, savent les protéger.

Alors, lorsque le soir tombe sur Crécy et que les derniers visiteurs repartent, le vieux moulin regarde une dernière fois les fleurs, les arbres et les chemins qui serpentent entre les couleurs.

Il ferme doucement ses volets.

Puis il sourit. Il rêve de Moulin Jaune, de clown et de rires d’enfants.

Car il sait désormais qu’il existe des rêves qui ne servent pas à retrouver le passé.

Ils servent simplement…

…à inventer demain.

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