Le jardin qui riait
Environ 8 minutes à voix haute

Il y a un jardin, à Crécy, qui n’est pas comme les autres jardins.
Dans les jardins ordinaires, on plante des choses qui poussent. Des salades. Des rosiers. Des haricots qu’on attache à des bâtons. Tout est en rang, tout est propre, et si l’on marche à côté du chemin quelqu’un dit « attention aux plates-bandes ».
Dans ce jardin-là, on avait planté autre chose.
Un jour, un monsieur était arrivé. Il venait de très loin, d’un pays où il neige beaucoup et où les rivières gèlent en hiver. C’était un clown — un vrai, un clown de métier, qui avait fait rire des gens dans le monde entier. Il cherchait un endroit pour poser ses idées, parce qu’il en avait trop et qu’elles ne tenaient plus dans sa tête.
Il trouva un vieux moulin au bord de l’eau, avec un terrain autour.
« C’est ici », dit-il.
Et il se mit à planter.
Il planta des arbres, bien sûr. Mais il planta aussi une barque au milieu de l’herbe, très loin de la rivière, comme si elle avait navigué jusque-là et décidé de s’arrêter. Il planta une porte toute seule, sans mur autour, qu’on peut ouvrir et franchir sans changer d’endroit. Il planta des chaises en haut d’une butte, tournées vers rien du tout, juste pour qu’on s’y assoie et qu’on regarde.
Les gens du village, au début, ne comprirent pas très bien.
« Qu’est-ce qu’il fabrique ? disaient-ils.
— Il jardine.
— Ça ne ressemble pas à du jardinage. »
Mais le jardin, lui, comprenait parfaitement.
Il se mit à pousser dans tous les sens. L’herbe monta jusqu’aux genoux par endroits, et resta courte à d’autres, en formant des chemins qui ne menaient nulle part et qui étaient très agréables à suivre. Les saules laissèrent traîner leurs branches dans l’eau. Des fleurs poussèrent là où personne ne les avait mises.
Et le jardin commença à rire.
Pas fort. Pas comme quelqu’un qui se moque. Un rire de jardin, ça ne s’entend pas avec les oreilles : ça se voit. C’est un arbre penché comme s’il venait de raconter quelque chose. C’est un reflet dans l’eau qui bouge alors qu’il n’y a pas de vent. C’est une chaise vide qui a l’air d’attendre exprès.
Les enfants furent les premiers à s’en apercevoir.
Ils venaient, ils entraient, et au bout de trois pas ils se mettaient à courir sans qu’on leur dise. Ils grimpaient dans la barque échouée et faisaient semblant de ramer. Ils passaient la porte toute seule dans un sens, puis dans l’autre, puis dans un sens encore, en riant chaque fois davantage sans pouvoir expliquer pourquoi.
Les parents, eux, mettaient un peu plus longtemps. Ils regardaient d’abord. Ils disaient « c’est original ». Ils s’asseyaient sur les chaises tournées vers rien.
Et puis, au bout d’un moment, ils arrêtaient de parler.
C’est là que ça marchait. Le jardin attendait qu’on se taise. Ensuite il pouvait commencer.
Il montrait la lumière dans les feuilles, qui n’est pas la même à cinq heures qu’à sept heures. Il montrait l’eau, qui n’est jamais deux fois la même eau. Il montrait qu’une barque posée dans l’herbe est une chose beaucoup plus intéressante qu’une barque posée sur l’eau, parce qu’il faut inventer comment elle est arrivée là.
Le monsieur qui venait du pays de la neige regardait tout ça de loin, très content.
« Vous voyez, disait-il aux gens du village. Je jardine. »
Et les gens du village, maintenant, comprenaient.
Aujourd’hui, le jardin est toujours là, au bord du Grand Morin. Il n’est pas ouvert tous les jours — un jardin qui rit a besoin de se reposer entre deux fois. Mais quand il ouvre, on peut y entrer, marcher dans l’herbe haute, passer la porte qui ne mène nulle part, et s’asseoir sur une chaise face à rien.
Et si l’on reste assez longtemps sans rien dire, on finit par l’entendre.
Il rit doucement.
Il a le temps.
