Le dernier nénuphar
Environ 9 minutes à voix haute

Au bord du grand plan d’eau du Domaine de Crécy, les matins commençaient toujours dans le silence.
Avant l’arrivée des premiers joueurs, avant le roulement des chariots sur les allées, avant même que les oiseaux ne se mettent à chanter, une fine brume flottait au-dessus de l’eau.
C’était l’heure préférée de Nino.
Nino était un nénuphar.
Pas le plus grand.
Pas le plus beau.
Pas le plus ancien.
Mais depuis quelque temps, il était surtout… le dernier.
Autrefois, le plan d’eau en comptait des dizaines.
De grandes feuilles rondes s’étalaient à la surface. Des fleurs blanches et roses s’ouvraient au soleil. Les libellules s’y reposaient. Les grenouilles s’y cachaient. Les poissons venaient chercher l’ombre sous leurs larges feuilles.
Mais les saisons avaient passé.
Certaines plantes avaient disparu pendant un hiver trop froid.
D’autres avaient été déracinées par le vent.
Quelques-unes avaient été grignotées par les canards.
Et peu à peu, sans que personne ne s’en aperçoive vraiment, Nino était resté seul.
Chaque matin, il regardait autour de lui.
À gauche, de l’eau.
À droite, de l’eau.
Devant lui, encore de l’eau.
Aucune autre feuille ronde.
Aucune fleur semblable à la sienne.
— Je suis le dernier, murmurait-il.
Et plus il répétait ces mots, plus ils lui paraissaient lourds.
Une grenouille nommée Rosalie vivait tout près, entre deux touffes de joncs.
Elle connaissait Nino depuis toujours.
— Tu n’es pas seul, lui disait-elle. Je suis là.
— Oui, répondait Nino. Mais tu es une grenouille.
— Et alors ?
— Ce n’est pas pareil.
Rosalie gonflait ses joues.
— Évidemment que ce n’est pas pareil. Moi, je peux sauter.
Elle bondissait alors d’une pierre à l’autre pour lui arracher un sourire.
Mais Nino restait inquiet.
Il avait peur qu’un matin, sa feuille jaunisse.
Qu’un coup de vent l’arrache.
Que sa tige cède.
Et qu’après lui, il ne reste plus rien.
Un peu plus loin, les premiers joueurs de golf apparaissaient sur le parcours.
Ils avançaient tranquillement entre les arbres, leurs clubs brillant dans la lumière du matin.
Nino les observait depuis le plan d’eau.
Certains parlaient doucement.
D’autres riaient.
Quelques-uns semblaient très concentrés.
De temps en temps, une petite balle blanche traversait le ciel.
Nino la suivait des yeux jusqu’à ce qu’elle retombe sur l’herbe.
— Ils lancent des œufs ? demanda un jour Rosalie.
— Ce ne sont pas des œufs.
— Tu es sûr ?
— Tout à fait.
À cet instant, une balle tomba dans l’eau avec un grand plouf.
Rosalie sursauta.
— Voilà ! Un œuf qui ne sait pas nager !
Nino éclata de rire.
Cela faisait longtemps qu’il n’avait pas ri ainsi.
Mais son sourire disparut vite.
La balle flottait à quelques mètres de lui.
Un joueur s’approcha du bord, regarda l’eau, soupira, puis repartit.
— Il ne m’a même pas vu, murmura Nino.
— Il cherchait sa balle, répondit Rosalie.
— Justement.
Il a regardé l’eau, mais il ne m’a pas vu.
Les jours suivants, Nino se mit à observer les visiteurs.
Beaucoup passaient près du plan d’eau.
Ils regardaient le parcours.
Les arbres.
Le ciel.
La direction du vent.
Mais très peu remarquaient la petite fleur blanche qui flottait seule près des roseaux.
Nino finit par penser qu’il était devenu invisible.
Un matin, Hector le héron vint se poser sur la rive.
Il resta immobile, comme à son habitude, le cou légèrement penché vers l’eau.
Nino l’observa pendant longtemps.
— Hector ?
Le héron ne bougea pas.
— Hector ?
Toujours rien.
— Hector !
Le héron cligna enfin d’un œil.
— Je t’écoute.
— Tu ne me regardes même pas.
— Je regarde le plan d’eau.
— Ce n’est pas la même chose.
Hector tourna lentement la tête vers lui.
— Si je regarde le plan d’eau, je te vois aussi.
Nino soupira.
— Alors tu sais que je suis le dernier.
— Le dernier quoi ?
— Le dernier nénuphar.
Hector observa les alentours.
— C’est vrai.
— Tu vois bien !
Bientôt, je vais disparaître, et personne ne saura que j’ai existé.
Le héron resta silencieux.
Il regarda la fleur de Nino, ses pétales légèrement froissés, sa grande feuille ronde marquée de quelques petites taches brunes.
— Tu sais, dit-il enfin, être le dernier ne signifie pas forcément être la fin.
— Qu’est-ce que ça veut dire ?
— Je ne sais pas encore.
Hector reprit son observation.
Nino trouva cette réponse très décevante.
Quelques jours plus tard, un enfant arriva sur le parcours avec son grand-père.
Il portait une petite casquette verte et tenait un club presque aussi grand que lui.
Son grand-père lui montrait comment placer ses pieds.
— Doucement, Malo. Regarde bien devant toi avant de frapper.
Malo leva son club.
Il prit une grande inspiration.
Puis il frappa.
La balle partit de travers.
Elle roula sur l’herbe, rebondit contre une pierre et termina sa course tout près du plan d’eau.
— Oh non ! s’écria l’enfant.
Il courut jusqu’au bord.
Son grand-père le suivit plus lentement.
Malo se pencha pour chercher sa balle.
Puis il aperçut Nino.
Il resta immobile.
— Papi…
— Oui ?
— Regarde !
Il y a une fleur sur l’eau.
Nino sentit sa tige frémir.
Enfin quelqu’un le voyait.
Le grand-père s’approcha.
— C’est un nénuphar.
— Il est tout seul ?
— On dirait bien.
Malo s’accroupit.
— Pourquoi il n’y en a pas d’autres ?
Le grand-père haussa les épaules.
— Peut-être qu’il y en avait avant.
Peut-être qu’il y en aura encore.
L’enfant resta longtemps à regarder la fleur.
Il oublia même sa balle.
— On dirait qu’il attend quelque chose, dit-il.
— Peut-être qu’il attend simplement qu’on le remarque.
Nino aurait voulu leur répondre.
Leur dire qu’ils avaient raison.
Leur dire qu’il attendait depuis des semaines.
Mais les humains ne comprenaient pas la langue des nénuphars.
Alors il fit la seule chose qu’il pouvait faire.
Il ouvrit sa fleur un peu plus grand.
Malo sourit.
— Tu as vu, Papi ? Elle a bougé !
— C’est peut-être le vent.
Mais il n’y avait presque pas de vent.
Le lendemain, Malo revint.
Cette fois, il apportait un petit carnet et des crayons.
Il s’assit près du plan d’eau pendant que son grand-père terminait son parcours.
Il dessina Nino.
Sa grande feuille verte.
Sa fleur blanche.
Les joncs.
Rosalie, qui avait décidé de poser sans bouger.
Même Hector apparut au fond du dessin.
— Je suis trop petite, protesta Rosalie.
— Il ne t’entend pas, répondit Nino.
— Ce n’est pas une raison.
Malo revint encore le jour suivant.
Puis le jour d’après.
Chaque fois, il s’arrêtait quelques minutes.
Parfois, il parlait à Nino.
— Bonjour, le nénuphar.
Aujourd’hui, j’ai réussi à envoyer ma balle très loin.
Ou bien :
— Bonjour, le nénuphar.
Papi dit que je dois apprendre à être patient.
Je crois qu’il dit ça parce que je veux toujours réussir du premier coup.
Nino aimait ces visites.
Pour la première fois depuis longtemps, il ne pensait plus seulement à être le dernier.
Il pensait au lendemain.
Un matin, Malo arriva très vite.
Il tenait son grand-père par la main.
— Viens ! Il faut que je te montre quelque chose !
Ils s’approchèrent du plan d’eau.
Nino se demanda ce qui pouvait bien provoquer une telle agitation.
Puis il regarda à côté de lui.
Tout près de sa feuille, une minuscule pointe verte dépassait de l’eau.
Elle était si petite qu’il ne l’avait pas remarquée.
Rosalie bondit sur une pierre.
— Nino !
Regarde !
La pointe verte grandissait lentement.
Jour après jour, elle s’éleva au-dessus de l’eau.
Puis une petite feuille ronde se déroula.
Encore fragile.
Encore pâle.
Mais bien réelle.
Nino n’osait pas y croire.
— Je ne suis plus le dernier…
Hector, posé sur la rive, inclina la tête.
— Je te l’avais dit.
— Tu avais dit que tu ne savais pas.
— J’avais dit que je ne savais pas encore.
Rosalie éclata de rire.
— Les hérons trouvent toujours une façon d’avoir raison.
Quelques jours plus tard, une deuxième petite feuille apparut.
Puis une troisième.
Sous l’eau, les racines de Nino avaient continué leur travail en silence.
Pendant qu’il se croyait seul, la vie préparait déjà la suite.
Malo suivait chaque changement avec passion.
Il dessinait les nouvelles feuilles dans son carnet.
Il leur donnait des noms.
La première s’appela Nina.
La deuxième, Ninette.
La troisième, Nestor, même si Rosalie trouvait que ce nom ne ressemblait pas du tout à un nénuphar.
Au fil de l’été, le plan d’eau changea.
Les nouvelles feuilles s’élargirent.
De petites fleurs apparurent.
Les libellules revinrent s’y poser.
Les poissons retrouvèrent leur ombre.
Rosalie eut bientôt tant de voisins qu’elle se plaignit de ne plus savoir où sauter.
Les joueurs de golf, eux aussi, commencèrent à remarquer le coin des nénuphars.
Certains ralentissaient en passant.
D’autres montraient les fleurs du doigt.
Quelques enfants s’approchaient doucement pour les observer.
Malo avait accroché son premier dessin dans le pavillon du golf.
Sous l’image, il avait écrit de sa plus belle écriture :
« Le dernier nénuphar qui ne l’était pas vraiment. »
À la fin de l’été, Nino regarda autour de lui.
À gauche, une grande feuille ronde.
À droite, deux fleurs blanches.
Devant lui, une libellule posée au soleil.
Il repensa aux jours où il croyait que tout allait finir avec lui.
Il comprit alors ce qu’Hector avait voulu dire.
Parfois, ce que l’on prend pour une fin n’est qu’un temps d’attente.
Sous l’eau, sous la terre ou dans le cœur de quelqu’un, quelque chose peut déjà être en train de recommencer.
Depuis ce jour, au bord du plan d’eau du Golf du Domaine de Crécy, Nino ne compte plus les nénuphars.
Il compte les grenouilles qui sautent de feuille en feuille.
Les libellules qui viennent se reposer.
Les enfants qui s’arrêtent.
Et les balles blanches qui tombent dans l’eau.
À chaque grand plouf, Rosalie s’écrie encore :
— Attention ! Un œuf de golfeur !
Et tout le plan d’eau se met à rire.
