La pagaie qui voulait rentrer chez elle

Environ 9 minutes à voix haute

La pagaie qui voulait rentrer chez elle

Il y avait une fois une pagaie qui s’appelait Pagaie, parce que personne n’avait jamais pensé à lui donner un autre nom.

Elle vivait dans un hangar au bord du Grand Morin, rangée debout contre le mur avec les autres. Il y avait la grande pagaie rouge, celle du monsieur qui parle fort. Il y avait la pagaie bleue toute rayée, qui avait connu des choses. Et il y avait Pagaie, qui était jaune, et qui n’avait encore rien connu du tout.

Chaque matin, la porte du hangar s’ouvrait. Des gens entraient, prenaient des canoës, prenaient des pagaies, et repartaient en riant. Chaque soir, tout revenait. Les canoës mouillés. Les pagaies mouillées. Et les gens, eux, ne revenaient pas — ils rentraient chez eux, où que ce soit.

Pagaie se demandait souvent où c’était, chez eux.

Un samedi de juillet, une petite fille entra dans le hangar. Elle regarda toutes les pagaies, une par une, très sérieusement, comme on choisit quelque chose d’important. Puis elle prit Pagaie.

« Celle-là, dit-elle. Elle est jaune. »

Et c’est ainsi que Pagaie vit la rivière pour la première fois.

Elle s’attendait à quelque chose de plat. Ce n’était pas plat du tout. C’était vivant. L’eau glissait, poussait, tournait par en dessous, et il fallait pousser dedans pour avancer. Un coup à droite. Un coup à gauche. Un coup à droite.

« Tu pagaies trop fort ! » criait le papa à l’arrière.

« Non ! » criait la petite fille, qui pagayait trop fort.

Ils passèrent sous les branches d’un saule qui traînaient dans l’eau. Ils passèrent devant une vache qui les regarda sans bouger la tête, seulement les yeux. Ils passèrent devant un héron qui décolla d’un coup, avec ce bruit de drap qu’on secoue.

Pagaie n’avait jamais rien vu d’aussi beau.

Et c’est exactement à ce moment-là que la petite fille la lâcha.

Ce ne fut pas de sa faute. Une libellule s’était posée sur son genou, et quand on a huit ans et qu’une libellule se pose sur votre genou, on lâche tout. Pagaie tomba dans l’eau sans faire presque aucun bruit. Le canoë continua. La petite fille cria. Le papa fit demi-tour, mais le courant l’emportait de l’autre côté, et le temps qu’ils reviennent, le jaune avait disparu derrière le tournant.

Pagaie descendait la rivière toute seule.

Au début, ce fut agréable. On ne fait rien, l’eau s’occupe de tout. Elle passa sous un pont. Elle tourna deux fois sur elle-même. Elle croisa une bouteille en plastique qui allait dans le même sens et qui ne lui dit pas bonjour.

Puis elle commença à trouver le temps long.

« Où est-ce que je vais ? » demanda-t-elle à un poisson qui remontait.

Le poisson s’appelait Filo, mais ça, c’est une autre histoire.

« Tu vas là où va l’eau, dit-il. Vers le bas. Toujours vers le bas.
— Et le hangar ?
— Le hangar est en haut. »

Pagaie ne savait pas remonter. Les pagaies ne savent pas nager, c’est un comble, mais c’est comme ça : elles font nager les autres.

Elle passa la fin de l’après-midi à descendre. Le soleil baissa. L’eau devint plus sombre et plus froide. Elle croisa des roseaux, un ballon crevé, un vieux panneau tombé dans la vase. Elle se dit qu’elle finirait sans doute dans la Marne, puis dans la Seine, puis dans la mer, et que la mer, ça devait être très grand pour une pagaie toute seule.

Et puis elle heurta quelque chose.

C’était une branche basse, en travers de l’eau, juste avant un tournant. Pagaie se coinça dedans, en biais, le manche en l’air. Elle n’avançait plus.

Elle resta là toute la nuit.

Ce ne fut pas une nuit désagréable, à vrai dire. Les grenouilles firent leur bruit. Une chouette passa deux fois. La lune se posa sur l’eau et resta là, plate, à côté d’elle, comme quelqu’un qui tient compagnie sans parler.

Au matin, Pagaie entendit des voix.

« Là ! LÀ ! »

C’était la petite fille. Elle était dans un canoë avec son papa, et ils redescendaient la rivière depuis le hangar, très lentement, en regardant les deux bords. Ils avaient recommencé tout le trajet. Ils étaient partis tôt, avant le petit-déjeuner, pour ça.

Le papa attrapa le manche jaune et le tira de la branche.

« Elle est là, dit la petite fille, et elle serra la pagaie contre elle comme on serre quelqu’un.
— Elle est trempée, dit le papa.
— Elle a dormi dehors », dit la petite fille.

Et ils remontèrent tous ensemble jusqu’au hangar, où Pagaie fut rangée debout contre le mur, à sa place, entre la grande rouge et la bleue rayée.

« Alors ? demanda la bleue rayée. C’était comment ?
— C’était long, dit Pagaie.
— C’est toujours long, la première fois. »

Cette nuit-là, Pagaie s’endormit contre son mur, et pour la première fois elle sut où c’était, chez elle.

C’était ici.

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