La libellule qui croyait être un hélicoptère
Environ 9 minutes à voix haute

Le Grand Morin avait beaucoup d’habitants.
Des poissons.
Des grenouilles.
Des hérons.
Des canards.
Des martins-pêcheurs.
Et, dès que revenaient les beaux jours, des dizaines de petites libellules aux ailes transparentes qui dansaient au-dessus de l’eau.
Parmi elles, il y en avait une qui s’appelait Lili.
Lili était rapide.
Très rapide.
Peut-être même la plus rapide de toute la rivière.
Elle adorait filer entre les roseaux, tourner autour des saules, raser l’eau sans jamais la toucher et disparaître avant que les autres aient eu le temps de cligner des yeux.
Les autres libellules trouvaient cela impressionnant.
Mais Lili, elle, trouvait cela… normal.
— Je ne suis pas une simple libellule, disait-elle en redressant fièrement ses quatre ailes.
— Ah bon ? demandait une demoiselle bleue.
— Pas du tout.
Je suis un hélicoptère.
Les autres éclataient de rire.
— Tu es une libellule.
— Non !
Je vole dans tous les sens.
Je peux avancer.
Reculer.
Monter.
Descendre.
Rester immobile dans les airs.
Comme les hélicoptères !
Alors je suis un hélicoptère.
Personne ne réussissait à la faire changer d’avis.
Elle passait ses journées à faire le bruit des pales.
— Vrrrrr…
Vrrrrrr…
Elle survolait les nénuphars à toute vitesse.
Elle tournait autour des canards.
Elle faisait même parfois sursauter les grenouilles.
— Attention !
Hélicoptère en approche !
Les grenouilles levaient les yeux au ciel.
— C’est encore Lili…
Un matin, Hector le héron observait tranquillement la rivière.
Depuis qu’il avait appris à prendre son temps, il remarquait des choses que personne ne voyait.
Il regarda Lili traverser la rivière à toute vitesse.
Puis revenir.
Puis repartir.
Puis faire un tour complet autour d’un saule.
Enfin, elle s’immobilisa juste devant son bec.
— Impressionnant, dit Hector.
Lili gonfla fièrement le thorax.
— Je sais.
Les hélicoptères sont impressionnants.
— Tu es sûre d’en être un ?
— Évidemment.
Vous avez déjà vu une libellule voler comme moi ?
Hector sourit.
— Oui.
Toutes.
Lili resta un instant sans voix.
— Ce n’est pas pareil !
Moi, je suis spéciale.
Elle repartit aussitôt.
Vrrrrrr…
Quelques jours plus tard, un bruit étrange résonna dans la vallée.
Cette fois, ce n’était pas Lili.
C’était un vrai bruit.
Un grondement régulier qui venait du ciel.
Les oiseaux levèrent la tête.
Les canards s’écartèrent de la rive.
Même les poissons semblèrent ralentir sous l’eau.
Au-dessus du Grand Morin apparut un véritable hélicoptère.
Il avançait lentement.
Très lentement.
Il suivait la rivière comme un ruban vert.
Lili resta bouche bée.
— Oh…
Le voilà !
Mon cousin !
Sans réfléchir, elle décolla.
Elle voulait lui montrer qu’elle savait voler, elle aussi.
Elle monta.
Encore.
Encore.
Elle accéléra de toutes ses forces.
Le vent devenait de plus en plus fort.
Les grandes pales soulevaient l’air dans tous les sens.
Lili était ballotée comme une feuille.
Elle tenta de s’approcher.
Impossible.
Chaque fois qu’elle gagnait quelques mètres, une nouvelle bourrasque la repoussait.
Elle tourna.
Recula.
Perdit l’équilibre.
Et finit par atterrir en catastrophe sur une grande feuille de nénuphar.
L’hélicoptère, lui, continua tranquillement son chemin jusqu’à disparaître derrière les arbres.
Lili resta longtemps sans parler.
Filo passa près du nénuphar.
— Alors ?
Tu l’as rattrapé ?
Elle secoua doucement la tête.
— Non…
Il est beaucoup plus gros que moi.
Filo sourit.
— Heureusement.
Lili soupira.
— Je crois que… je ne suis pas un hélicoptère.
À ce moment-là, une vieille libellule vint se poser à côté d’elle.
Ses ailes étaient un peu usées, mais elles brillaient encore comme du verre.
— Tu sais, dit-elle doucement, les humains ont construit leurs hélicoptères en regardant voler des insectes comme nous.
Lili ouvrit de grands yeux.
— Vraiment ?
— Oui.
Ils nous ont observées pendant très longtemps.
Ils ont admiré notre façon de changer de direction, de rester immobiles dans les airs et de voler avec précision.
Lili regarda ses quatre ailes.
Pour la première fois, elle les trouva extraordinaires.
— Alors…
Ce n’est pas moi qui ressemble à un hélicoptère…
La vieille libellule éclata de rire.
— C’est plutôt l’hélicoptère qui essaie de nous ressembler un peu.
Lili leva les yeux vers le ciel devenu silencieux.
Puis elle regarda le Grand Morin.
Les reflets dansaient doucement.
Les iris jaunes bordaient les berges.
Une grenouille observait une mouche.
Hector surveillait le courant.
Filo jouait entre les herbiers.
Tout semblait paisible.
Lili prit son envol.
Elle vola lentement.
Très lentement.
Elle dessina un cercle au-dessus de la rivière.
Puis un deuxième.
Elle resta immobile quelques secondes, juste au-dessus de l’eau.
Ses quatre ailes transparentes vibraient si vite qu’on ne les voyait presque plus.
Elle sourit.
Cette fois, elle ne faisait plus semblant.
Elle était simplement une libellule.
Et c’était déjà quelque chose d’extraordinaire.
Depuis ce jour, lorsqu’un enfant aperçoit une libellule danser au-dessus du Grand Morin, il dit parfois :
— Regarde !
On dirait un petit hélicoptère !
Alors, si l’on tend bien l’oreille, il est possible d’entendre un minuscule rire porté par le vent.
— Merci…
Mais n’oublie pas…
C’est peut-être votre hélicoptère qui me ressemble un peu.
