La Dame de pierre
Environ 9 à 11 minutes à voix haute

Il y a huit siècles, bien avant les voitures, les lampadaires et les panneaux qui indiquent la route de Serbonne, une grande dame de pierre s’était installée à La Chapelle.
Elle ne s’était pas assise sur une chaise.
Elle n’avait pas posé de valise.
Elle avait simplement levé vers le ciel ses murs, ses arcs et ses hautes fenêtres, puis elle était restée là.
Les habitants l’appelaient la Collégiale Notre-Dame de l’Assomption.
Mais les enfants, eux, l’appelaient autrement.
Pour eux, c’était la Dame de pierre.
Elle vivait un peu à l’écart de Crécy-en-Brie, dans le quartier de La Chapelle, près des chemins, des jardins et du Grand Morin. De là, elle ne voyait pas toute la ville. Elle n’en avait pas besoin.
Elle connaissait chaque arbre autour d’elle.
Elle reconnaissait le bruit des pas sur le chemin.
Elle savait à quelle heure les oiseaux se posaient sur les toits.
Et, chaque soir, elle regardait la lumière quitter doucement les pierres.
La Dame de pierre avait vu passer huit cents printemps.
Elle avait connu des hivers où le givre blanchissait les champs dès le matin.
Des étés où la chaleur faisait dormir les chats à l’ombre.
Des automnes où les feuilles s’accumulaient contre ses murs.
Elle avait entendu des sabots, des roues de charrettes, puis des bicyclettes, puis des moteurs.
Elle avait vu les habits changer, les maisons se transformer et les enfants devenir parents, puis grands-parents.
Pourtant, chaque soir, la même chose se produisait.
Quand le soleil descendait derrière les arbres, le quartier de La Chapelle devenait plus calme.
Les derniers promeneurs rentraient.
Les oiseaux se taisaient peu à peu.
Le Grand Morin ralentissait son murmure, comme s’il savait que la nuit approchait.
Alors la Dame de pierre commençait sa veille.
Personne ne la voyait bouger.
Elle ne tournait pas la tête.
Elle ne levait pas les bras.
Mais ses pierres semblaient écouter.
Un soir d’été, une petite fille appelée Louise resta plus longtemps que les autres près de la Collégiale.
Elle avait passé l’après-midi chez sa grand-mère et devait rentrer avec son père vers le bourg de Crécy. Mais son père discutait encore, un peu plus loin, près du chemin.
Louise s’assit dans l’herbe.
Elle regarda la grande façade.
— Tu dois t’ennuyer, toute seule ici, dit-elle.
La Dame de pierre ne répondit pas.
Louise ramassa une petite fleur blanche.
— Le centre de Crécy est plus animé. Il y a le Beffroi, les commerces, la place du Marché, les ponts et toutes les passerelles. Ici, tu es loin de tout.
Une chouette passa au-dessus du toit.
Le vent fit frissonner les feuilles.
Puis Louise entendit une voix très douce.
Elle ne venait ni du chemin ni des arbres.
Elle semblait venir des pierres elles-mêmes.
— Loin de tout ? demanda la voix. Vraiment ?
Louise se redressa.
— C’est toi qui as parlé ?
— Peut-être.
— Mais les églises ne parlent pas.
— Les enfants disent souvent cela juste avant de nous entendre.
Louise regarda autour d’elle. Son père discutait toujours. Il n’avait rien remarqué.
— Tu n’es donc jamais triste ? demanda-t-elle.
La Dame de pierre réfléchit longtemps. Quand on a huit siècles, on peut prendre son temps avant de répondre.
— J’ai connu La Chapelle lorsqu’elle était encore séparée de Crécy-en-Brie, dit-elle. Puis les deux ont fini par ne former qu’une seule commune : Crécy-la-Chapelle. Depuis, certains pensent que je suis à l’écart. Moi, je sais que je garde l’une des deux histoires qui ont donné son nom à la ville.
Louise leva les yeux vers les hautes fenêtres.
— Alors, sans toi, elle ne s’appellerait pas Crécy-la-Chapelle ?
— Son nom ne raconterait pas la même chose.
La petite fille resta silencieuse.
Au loin, une voiture passa sur la route de Serbonne, puis le calme revint.
— Et qu’est-ce que tu regardes, le soir ? demanda Louise.
— Je regarde ce que les gens pressés ne voient pas.
— Quoi donc ?
— La première étoile qui apparaît au-dessus des arbres. Le dernier oiseau qui rejoint son nid. La lune qui cherche sa place dans l’eau. Les fenêtres qui s’éteignent une à une. Et parfois, les inquiétudes que les enfants n’osent pas raconter.
Louise baissa les yeux.
La Dame de pierre avait deviné.
Depuis quelques jours, la petite fille avait peur de dormir seule. Dès que sa chambre devenait sombre, elle imaginait des bruits sous le lit, derrière la porte ou près des rideaux.
— Tu entends vraiment les inquiétudes ? demanda-t-elle.
— Elles font un bruit particulier. Plus léger qu’une feuille, mais plus lourd qu’un soupir.
— Et qu’est-ce que tu en fais ?
— Je les garde jusqu’au matin.
Louise regarda les murs immenses.
Il y avait sûrement beaucoup de place à l’intérieur de pierres vieilles de huit siècles.
— Tu peux garder la mienne, cette nuit ?
— Bien sûr.
— Même si ma maison est dans le bourg ?
— La nuit ne connaît pas les quartiers. Et une ville réunie partage aussi ses rêves.
La petite fille sourit.
À cet instant, son père l’appela.
— Louise ! On rentre !
Elle se leva, épousseta sa robe et fit quelques pas. Puis elle revint poser la petite fleur blanche au pied du mur.
— Pour que tu ne sois pas toute seule, dit-elle.
La Dame de pierre ne répondit pas.
Mais une dernière lumière glissa sur l’une de ses fenêtres, comme un sourire.
Cette nuit-là, Louise se coucha sans demander que la porte reste ouverte.
Elle entendit le vent.
Un volet qui bougeait.
Un bruit dans le jardin.
Mais chaque fois que son inquiétude revenait, elle pensait à la Collégiale, immobile dans le quartier de La Chapelle.
Elle imaginait ses murs solides.
Ses hautes fenêtres tournées vers le ciel.
Ses pierres qui avaient résisté à huit cents hivers.
Alors elle murmurait :
— La Dame de pierre veille.
Et elle se rendormait.
Au même moment, près de la route de Serbonne, la lune éclairait doucement la Collégiale Notre-Dame de l’Assomption.
Le Grand Morin poursuivait son chemin.
Les arbres dormaient.
La chouette repassa une seconde fois.
Et tout au fond de la vieille pierre reposait une toute petite inquiétude, soigneusement gardée jusqu’au matin.
Depuis ce soir-là, Louise revint souvent voir la Dame de pierre.
Elle lui racontait l’école, les disputes, les joies et les secrets.
En grandissant, elle comprit que la Collégiale ne répondait pas toujours avec des mots.
Parfois, elle répondait avec un rayon de soleil.
Avec une feuille qui tombait au bon moment.
Avec un oiseau posé sur une pierre.
Ou simplement avec son silence.
Un silence vaste, solide et rassurant.
Bien des années plus tard, Louise revint avec son propre enfant.
Le petit garçon leva la tête vers la Collégiale.
— Elle est loin de Crécy, dit-il.
Louise sourit.
— Non. Elle est à La Chapelle. Et La Chapelle fait partie de Crécy-la-Chapelle. Elle garde la moitié du nom et beaucoup de nos nuits.
Puis elle s’assit avec lui dans l’herbe, exactement au même endroit qu’autrefois.
Le soir descendait doucement.
La première étoile apparut.
Et la Dame de pierre commença sa veille.
Comme elle le faisait depuis huit siècles.
Comme elle le ferait encore longtemps.
Car certaines gardiennes n’ont pas besoin de marcher pour accompagner ceux qu’elles aiment.
Il leur suffit de rester là.
Solides.
Silencieuses.
Et d’attendre que la nuit passe.
