Gaston, le canard qui voulait marcher droit

Environ 9 à 10 minutes à voix haute

Gaston, le canard qui voulait marcher droit

Chaque matin, lorsque le soleil se levait sur le Grand Morin, les canards quittaient doucement les roseaux.

Ils s’étiraient.

Ils secouaient leurs plumes.

Puis ils partaient en promenade le long des brassets de Crécy-la-Chapelle.

Tous… sauf un.

Lui restait quelques instants immobile.

Il regardait les autres marcher.

Et il poussait un long soupir.

Ce canard s’appelait Gaston.

Ce qui dérangeait Gaston, ce n’était ni la pluie, ni le vent, ni même les jours d’hiver.

Ce qui le dérangeait…

…c’était sa façon de marcher.

À chaque pas, son corps se balançait d’un côté.

Puis de l’autre.

Puis encore de l’autre.

Les autres canards trouvaient cela tout à fait normal.

Pas Gaston.

— Regardez Hector, disait-il souvent.

Le grand héron avançait lentement, avec élégance.

Une patte.

Puis l’autre.

Toujours parfaitement droit.

— Voilà comment on devrait marcher.

Les autres canards éclataient de rire.

— Mais enfin, Gaston !

Tu es un canard !

— Justement !

Je voudrais marcher avec de l’allure.

Le lendemain matin, Gaston décida que tout allait changer.

Il inspira profondément.

Redressa le cou.

Rentra le ventre.

Et fit son premier pas.

Très droit.

Enfin…

…il essaya.

Parce qu’au deuxième pas…

…son derrière partit d’un côté.

Au troisième…

…de l’autre.

Au quatrième…

…il glissa sur une feuille mouillée.

PLOUF !

Il tomba directement dans le brasset.

Filo, qui nageait juste à côté, leva la tête.

— Bonjour, Gaston !

Tu prends ton bain de bonne heure aujourd’hui.

— Ce n’était pas prévu.

Le petit poisson essaya de garder son sérieux.

Il n’y arriva pas très longtemps.

Même les bulles semblaient rire.

Gaston ressortit de l’eau en soufflant.

— Demain, j’y arriverai.

Le lendemain…

…ce fut pire.

Il décida de marcher sur les grosses pierres qui longeaient le Grand Morin.

Les premières se passèrent très bien.

Puis il voulut faire un pas particulièrement élégant.

Son pied glissa.

Ses ailes s’ouvrirent dans tous les sens.

Et…

PLOUF !

Cette fois, ce fut Rosalie qui l’entendit.

Elle interrompit sa chanson.

— Tu fais beaucoup de plongeons en ce moment.

— Je m’entraîne.

— À quoi ?

— À marcher droit.

Rosalie cligna des yeux.

— Pourquoi ?

— Parce que les canards sérieux ne dandinent pas.

La grenouille resta silencieuse quelques secondes.

— Tu connais beaucoup de canards qui marchent droit ?

Gaston réfléchit.

— Non…

— Voilà.

Mais cela ne le convainquit pas.

Les jours suivants, il essaya tout.

Marcher plus lentement.

Marcher plus vite.

Faire de plus grands pas.

De plus petits.

Marcher en regardant devant lui.

Puis en regardant ses pattes.

Rien n’y faisait.

À chaque promenade…

…son derrière continuait de faire ce qu’il voulait.

Un après-midi, alors qu’il traversait les Promenades, il aperçut Martin, le martin-pêcheur.

Celui-ci observait tranquillement la rivière.

— Martin.

— Bonjour, Gaston.

— Tu vises toujours juste, n’est-ce pas ?

— J’essaie.

— Alors tu pourrais peut-être m’apprendre à marcher droit.

Martin inclina légèrement la tête.

— Je ne marche presque jamais.

Je vole.

Gaston n’y avait pas pensé.

— C’est vrai…

Il reprit sa route, un peu découragé.

Au même moment, un groupe d’enfants arrivait près de la rivière avec leurs parents.

Ils donnaient de petits morceaux de salade et quelques graines prévues pour les canards.

Les oiseaux s’approchèrent.

Tous, sauf Gaston.

Lui continuait à essayer de marcher bien droit.

Une petite fille le regarda.

Puis elle éclata de rire.

— Regarde !

Celui-là est trop rigolo !

Gaston baissa la tête.

Il croyait qu’on se moquait de lui.

Il s’éloigna doucement.

La petite fille courut vers son grand-père.

— C’est mon préféré !

— Pourquoi ?

— Parce qu’il marche comme un canard !

Le grand-père sourit.

— C’est vrai.

Il est magnifique.

Gaston avait tout entendu.

Il s’arrêta net.

— Magnifique ?

Il regarda les autres canards.

Ils dandinaient tous.

Les petits.

Les grands.

Les jeunes.

Les vieux.

Même les colverts les plus élégants.

Tous.

Il leva les yeux.

Hector venait justement de passer devant lui.

Le héron avançait toujours aussi droit.

Mais…

…il n’était pas un canard.

Gaston sentit quelque chose changer dans sa tête.

Il essaya de faire quelques pas.

Sans réfléchir.

Sans rentrer le ventre.

Sans se tenir raide.

Ses pattes trouvèrent naturellement leur équilibre.

Son corps se balança doucement.

À droite.

À gauche.

À droite.

À gauche.

C’était confortable.

Même agréable.

Rosalie, qui observait la scène depuis son nénuphar, se mit à applaudir avec ses pattes.

Filo fit un petit saut hors de l’eau.

Martin lança un bref sifflement.

Même Hector sembla approuver d’un léger mouvement de tête.

— Alors ? demanda Rosalie.

Gaston sourit.

— Finalement…

…je crois que je savais marcher depuis le début.

Les jours passèrent.

Les enfants continuaient de venir au bord du Grand Morin.

Et presque chaque fois, l’un d’eux montrait Gaston du doigt.

— Regarde celui-là !

Il est drôle !

Il marche comme dans les dessins !

Gaston ne cherchait plus à marcher autrement.

Il se promenait tranquillement le long des brassets, passait sous les passerelles, longeait les vieux ponts et saluait les promeneurs.

Son pas faisait toujours :

D’un côté.

Puis de l’autre.

Exactement comme avant.

La seule différence…

…c’était qu’il en était heureux.

Un soir, alors que le soleil se couchait derrière les arbres de Crécy, Filo nagea jusqu’à lui.

— Dis-moi, Gaston…

— Oui ?

— Si tu rencontrais un petit canard qui voudrait marcher droit, que lui dirais-tu ?

Gaston réfléchit.

Longtemps.

Puis il répondit doucement :

— Je lui dirais de regarder les autres canards avant de regarder les hérons.

Filo trouva cette réponse très sage.

Depuis ce jour-là, Gaston ne chercha plus jamais à ressembler à quelqu’un d’autre.

Il découvrit même que son dandinement avait un avantage.

Lorsqu’il marchait au bord de l’eau, les enfants le reconnaissaient immédiatement.

Ils souriaient avant même qu’il soit arrivé.

Et lui leur répondait d’un petit coin-coin joyeux.

Aujourd’hui encore, si vous vous promenez le long du Grand Morin, il est possible que vous aperceviez un canard avançant avec un balancement très décidé.

Vous reconnaîtrez sans doute Gaston.

Ne soyez pas surpris s’il semble marcher avec encore plus d’enthousiasme que les autres.

Ce n’est pas parce qu’il est maladroit.

C’est parce qu’il a compris quelque chose que beaucoup d’animaux — et même quelques humains — mettent parfois longtemps à découvrir.

On ne devient pas plus heureux en essayant de marcher comme quelqu’un d’autre.

On le devient souvent le jour où l’on accepte enfin de marcher… exactement comme un canard.

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