Basile, le brochet qui faisait peur sans le vouloir
Environ 9 à 10 minutes à voix haute

Au fond du Grand Morin vivait un poisson que presque personne ne connaissait vraiment.
On apercevait parfois une longue silhouette glisser entre les herbes.
Puis elle disparaissait.
Les petits poissons se cachaient.
Les grenouilles arrêtaient de chanter.
Même les canards regardaient un instant vers l’eau.
Ce poisson s’appelait Basile.
C’était un brochet.
Il avait un long corps, une grande bouche et des dents impressionnantes.
Quand il passait, tout le monde s’écartait.
Le problème…
…c’est que Basile n’aimait pas faire peur.
Il aurait tellement préféré que les autres lui disent simplement :
— Bonjour !
Mais chaque fois qu’il approchait…
…on entendait :
— Le brochet !
Et tout le monde disparaissait.
Un matin, Basile aperçut Filo qui jouait avec une feuille emportée par le courant.
Il nagea doucement vers lui.
Très doucement.
Pour ne pas l’effrayer.
Filo leva la tête.
Le vit.
Et, sans réfléchir…
…il se réfugia derrière une grosse pierre.
Basile s’arrêta.
— Je voulais juste dire bonjour…
Personne ne répondit.
Le brochet poussa un long soupir.
Il reprit son chemin.
Plus loin, Rosalie chantait sous une pluie légère.
En voyant Basile, elle s’interrompit.
— Bonjour, Basile.
Le brochet sourit.
Enfin quelqu’un qui ne s’enfuyait pas.
— Tu n’as pas peur de moi ?
Rosalie réfléchit.
— Si.
Un peu.
Basile baissa aussitôt la tête.
— Mais cela ne m’empêche pas d’être polie, ajouta la grenouille.
Le brochet ne savait pas s’il devait rire ou être triste.
Le lendemain, il décida de faire un effort.
Il allait sourire.
Les animaux verraient ainsi qu’il était gentil.
Il ouvrit donc très largement la bouche.
Très…
très largement.
Quand Filo le croisa…
…il aperçut toutes les grandes dents de Basile.
— AAAAAH !
Le petit poisson partit comme une flèche.
Basile referma la bouche.
— Décidément…
…ce n’était pas une bonne idée.
L’après-midi, il demanda conseil à Hector.
Le héron réfléchit longtemps.
Comme toujours.
— Tu ne peux pas empêcher les autres de voir que tu es un brochet.
— Je sais.
— Mais tu peux leur montrer autre chose.
— Quoi ?
Hector regarda la rivière.
— Ce que tu fais.
Basile ne comprit pas très bien.
Quelques jours passèrent.
Puis une forte pluie tomba sur Crécy.
Le Grand Morin grossit.
Le courant devint plus rapide.
Une petite branche emportée par l’eau heurta un vieux nid construit près d’une berge.
Trois jeunes canetons furent entraînés dans le courant.
— Au secours !
cria leur maman.
Gaston plongea aussitôt.
Mais le courant était trop fort.
Les petits s’éloignaient.
Rosalie appelait.
Hector décollait.
Filo nageait aussi vite qu’il pouvait.
Basile entendit les cris.
Sans réfléchir, il partit.
Le grand brochet fendit l’eau comme une flèche.
Le courant était puissant.
Mais Basile était puissant lui aussi.
Il rejoignit les trois canetons.
Ils étaient terrorisés.
En voyant arriver cet immense poisson aux grandes dents, ils se mirent à trembler encore davantage.
— N’ayez pas peur, dit Basile.
Je vais vous ramener.
Les petits n’osaient plus bouger.
Alors Basile fit quelque chose d’étonnant.
Il passa lentement sous eux.
Très lentement.
Les trois canetons montèrent naturellement sur son large dos.
— Tenez-vous bien.
Il repartit doucement vers la rive.
Cette fois, il ne cherchait pas à aller vite.
Il cherchait à ne faire aucune vague.
Sur la berge, tous retenaient leur souffle.
Rosalie.
Gaston.
Hector.
Filo.
Même Martin observait la scène depuis une branche.
Quelques instants plus tard, Basile arriva près du rivage.
Les trois petits sautèrent dans les roseaux où leur mère les attendait.
Elle les serra contre elle.
Puis elle se tourna vers le brochet.
— Merci.
Basile répondit timidement :
— De rien.
Personne ne disait plus rien.
Le silence dura plusieurs secondes.
Puis Filo s’approcha.
Très prudemment.
— C’était toi ?
— Oui.
— Tu nous as aidés.
— Bien sûr.
— Pourtant…
Filo hésita.
— Pourtant quoi ?
— Je croyais que les brochets faisaient peur.
Basile sourit.
Cette fois, sans montrer toutes ses dents.
— Moi aussi.
Rosalie éclata de rire.
Même Gaston se mit à coin-coiner de bonheur.
À partir de ce jour-là, les habitants du Grand Morin ne changèrent pas complètement.
Quand Basile apparaissait soudain entre les herbes…
…tout le monde avait encore un petit sursaut.
Après tout, un grand brochet reste un grand brochet.
Mais maintenant…
…on disait aussi :
— C’est Basile.
Celui qui a sauvé les canetons.
Le brochet continua de vivre tranquillement dans le Grand Morin.
Il aimait les endroits calmes.
Les eaux profondes.
Les longues herbes.
Il ne parlait pas beaucoup.
Mais il saluait toujours les autres.
Un matin, Filo nagea jusqu’à lui.
— Tu sais…
— Oui ?
— Au début, j’avais très peur de toi.
— Je m’en doutais.
— Maintenant…
…j’ai encore un tout petit peu peur.
Basile éclata de rire.
Un rire discret, qui faisait simplement frémir la surface de l’eau.
— C’est normal.
Je suis un brochet.
Ils restèrent quelques instants côte à côte à regarder les rayons du soleil traverser la rivière.
Puis Filo demanda :
— Est-ce que ça te rend triste que les autres aient peur de toi ?
Basile réfléchit longtemps.
— Un peu.
— Alors pourquoi souris-tu quand même ?
Le grand brochet regarda les reflets danser sous un vieux pont.
— Parce que je ne peux pas choisir mon apparence.
Mais je peux toujours choisir ce que je fais.
Filo trouva cette réponse magnifique.
Depuis ce jour-là, lorsqu’il rencontrait quelqu’un qui lui semblait impressionnant, il se souvenait de Basile.
Aujourd’hui encore, si vous apercevez une grande silhouette glisser lentement dans les eaux du Grand Morin, vous aurez peut-être un petit frisson.
C’est normal.
Les brochets sont ainsi.
Mais si cette silhouette ralentit doucement pour laisser passer un plus petit qu’elle…
…alors vous saurez sûrement que c’est Basile.
Le brochet qui faisait peur sans le vouloir.
Et qui avait découvert qu’un grand cœur peut parfois se cacher derrière une grande bouche.
