Le brasset qui se souvenait

Le brasset qui se souvenait

Il y a des histoires que les hommes racontent.

Et puis il y en a d’autres que les rivières gardent pour elles.

Elles les cachent sous une pierre, les glissent entre deux racines de saule, les confient à un poisson ou les laissent voyager doucement avec le courant.

Moi, je m’appelle Filo.

Je suis un petit poisson des brassets du Grand Morin et, des histoires, j’en connais beaucoup.

Mais celle que je vais vous raconter n’est pas tout à fait comme les autres.

C’est une histoire vraie.

C’est l’histoire d’Annie.

Dans la rue de la Halle, à Crécy, il existe un petit brasset du Grand Morin.

Vous êtes peut-être déjà passés devant sans vraiment le regarder.

Les humains font souvent cela.

Ils passent au-dessus de l’eau, à côté de l’eau, parfois même tout près de l’eau, sans se demander ce qu’elle pourrait bien avoir à raconter.

Moi, évidemment, c’est différent.

Je vis dedans.

Et chaque fois que je nage dans ce brasset, il se produit une chose étrange.

À un endroit précis, j’ai toujours envie de ralentir.

Je ne savais pas pourquoi.

Alors, un matin, j’ai demandé à la rivière :

— Pourquoi est-ce que l’eau semble différente ici ?

La rivière n’a pas répondu tout de suite.

Les rivières sont comme ça.

Elles prennent leur temps.

Puis elle m’a raconté.

Il y a longtemps, juste de l’autre côté de la petite rue de la Halle, habitait une jeune femme qui s’appelait Annie.

Annie était une belle femme blonde. Ceux qui l’ont connue se souviennent de son visage, de ses cheveux clairs et de cette présence bien à elle qui attirait naturellement les enfants.

Pour rejoindre le brasset, elle n’avait presque rien à faire.

Elle sortait de chez elle.

Elle traversait la ruelle.

De l’autre côté se trouvait un tout petit jardinet, à peine quelques mètres carrés, avec une porte qui restait toujours ouverte.

Annie franchissait cette porte.

Et elle était arrivée.

La rivière était là.

Tous les matins ou presque, Annie venait se glisser dans l’eau du brasset du Grand Morin.

Oui, dans l’eau !

Je vous entends déjà :

— Elle se baignait vraiment là ?

Oui.

Mais attention : c’était il y a longtemps.

Aujourd’hui, on ne va pas se baigner dans les brassets du Grand Morin. L’eau peut présenter des risques, et une rivière cache parfois des dangers que l’on ne voit pas.

Mais Annie, elle, avait son rendez-vous avec la rivière.

Et la rivière avait son rendez-vous avec Annie.

Il faut que je vous dise quelque chose d’important.

Annie ne voyait plus.

Ses yeux avaient cessé de lui montrer les maisons, les arbres, le ciel et le reflet du soleil sur le Grand Morin.

Pourtant, ne croyez surtout pas qu’Annie ne connaissait plus le monde autour d’elle.

Peut-être même en connaissait-elle des choses que ceux qui voient oublient parfois d’écouter.

Elle reconnaissait le bruit de l’eau.

Elle sentait la fraîcheur du matin sur son visage.

Elle entendait les oiseaux.

Elle connaissait les voix.

Elle savait quand quelqu’un approchait.

Et surtout…

elle savait reconnaître les enfants.

Les enfants aimaient Annie.

Elle disait aux enfants : aujourd’hui, on va faire un gâteau à la coquille d’œuf !

Car dans les gâteaux d’Annie, il restait toujours des coquilles d’œuf. Essayez voir de casser des œufs les yeux fermés, aussi !

Et Annie avait une façon bien à elle d’être avec eux.

Je ne saurais pas exactement vous l’expliquer.

La rivière elle-même n’y arrive pas.

Il y a des gens comme ça.

On ne sait pas vraiment pourquoi, mais les enfants viennent vers eux naturellement.

Ils restent.

Ils parlent.

Ils racontent des choses importantes et des choses qui ne le sont pas du tout.

Ils rient.

Et ils reviennent.

Annie était de ces personnes-là.

Près d’elle se trouvait souvent son compagnon.

Il s’appelait P’tit Mec.

P’tit Mec était son chien.

Quel drôle de nom, n’est-ce pas ?

Moi, la première fois que la rivière m’a parlé de lui, j’ai cru qu’il s’agissait d’un enfant.

— Pas du tout ! m’a répondu une vieille carpe. P’tit Mec avait quatre pattes !

Et elle a ajouté :

— Et il connaissait la rue de la Halle mieux que n’importe qui.

P’tit Mec accompagnait Annie.

Il connaissait ses pas, ses habitudes, ses arrêts.

Il savait quand attendre.

Il savait quand repartir.

Et probablement savait-il aussi reconnaître, avant tout le monde, les enfants qui arrivaient pour retrouver Annie.

Les années ont passé.

Les enfants ont grandi.

Certains sont devenus des adultes.

Les matins se sont succédé sur Crécy.

Il y a eu des milliers de levers de soleil sur les brassets du Grand Morin, des pluies, des étés, des automnes, des crues et des printemps.

Puis, un jour, Annie est partie.

C’était pendant l’hiver, en février.

Depuis, vingt années ont passé.

Vingt ans, pour vous, cela paraît peut-être immense.

Pour une rivière, c’est différent.

Une rivière n’a pas de calendrier.

Elle compte autrement.

Elle compte les souvenirs.

C’est seulement lorsque le brasset de la rue de la Halle m’a raconté tout cela, que j’ai enfin compris pourquoi je ralentissais toujours à cet endroit.

Alors, le lendemain matin, je suis revenu.

Très tôt.

Crécy dormait encore un peu.

Je me suis approché doucement du bord.

J’ai regardé vers la rue de la Halle.

J’ai imaginé une porte ouverte sur un jardinet minuscule.

J’ai imaginé une femme traversant la petite rue.

J’ai imaginé P’tit Mec attendant tout près.

Puis j’ai fermé les yeux.

Oui, les poissons peuvent fermer les yeux dans les histoires.

Essayez, vous aussi.

Fermez les yeux quelques secondes.

Que reste-t-il lorsque l’on ne voit plus ?

Le bruit de l’eau.

Le vent.

Un oiseau.

Des pas dans une rue.

Une voix que l’on reconnaît.

Un rire.

La main de quelqu’un que l’on aime.

Et j’ai compris quelque chose.

Peut-être qu’Annie avait appris à connaître Crécy d’une manière que beaucoup d’entre nous ne connaîtront jamais.

Sans la regarder.

En l’écoutant.

En la touchant.

En la parcourant.

En la respirant.

En vivant avec elle.

Depuis ce matin-là, lorsque je passe dans le brasset de la rue de la Halle, je ralentis.

Parfois, une feuille tombe à la surface.

Parfois, un oiseau vient boire.

Parfois, le soleil dessine des milliers de petites lumières sur l’eau.

Et quelquefois…

je pourrais presque croire que la rivière sourit.

Alors je lui demande :

— Tu penses encore à Annie ?

Le brasset fait doucement clap, clap contre les pierres.

Je crois que cela veut dire oui.

— Et à P’tit Mec ?

Clap, clap.

Oui aussi.

— Et aux enfants ?

Cette fois, l’eau frémit tout entière.

Parce que les enfants sont devenus grands.

Mais quelque part en eux, il reste certainement un petit garçon ou une petite fille qui se souvient d’une jeune femme de la rue de la Halle auprès de laquelle il faisait bon s’arrêter.

Alors maintenant, lorsque des enfants passent près de ce petit brasset, j’aimerais pouvoir sortir la tête de l’eau et leur dire :

— Hé ! Attendez !

Regardez bien cet endroit.

Ou plutôt…

ne le regardez pas seulement.

Écoutez-le.

Car les maisons gardent parfois le souvenir de ceux qui les ont habitées.

Les rues gardent le souvenir de ceux qui les ont parcourues.

Et les rivières gardent celui de ceux qui les ont aimées.

Annie ne se baigne plus dans le brasset de la rue de la Halle.

P’tit Mec ne l’attend plus sur la rive.

Les enfants d’autrefois ont grandi.

Mais certains matins, lorsque l’eau passe doucement entre les vieilles pierres de Crécy, quelque chose est encore là.

Pas un fantôme.

Pas une ombre.

Simplement un souvenir. Un souvenir bien vivant, dans la mémoire de chaque enfant, petit ou grand.

Celui d’Annie.

Et moi, Filo, petit poisson des brassets du Grand Morin, je crois que tant qu’une rivière se souvient de quelqu’un…

il n’est jamais tout à fait parti.

Fin

Pour les petits lecteurs

Cette histoire est inspirée d’une personne qui a réellement vécu à Crécy-la-Chapelle.

Annie habitait rue de la Halle. Devenue non-voyante, elle parcourait les rues de la ville avec son chien, P’tit Mec. Elle aimait les enfants, qui aimaient passer du temps auprès d’elle, et elle avait l’habitude de se baigner dans le brasset situé près de chez elle, parfois même en plein hiver.

Annie est partie rejoindre son frère qu’elle aimait tant, en février 2006.

Vingt ans plus tard, cette histoire a été écrite pour que son souvenir continue, à sa manière, de suivre le cours de son brasset.

Important : la baignade dans les brassets et dans le Grand Morin est interdite car elle peut être dangereuse et la qualité de l’eau n’est pas toujours compatible avec la baignade. Annie se baignait ici autrefois ; ce souvenir ne constitue évidemment pas une invitation à faire de même aujourd’hui.

 

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