La grande fête du Grand Morin

Environ 9 à 10 minutes à voix haute

La grande fête du Grand Morin

Il existe, à Crécy-la-Chapelle, un soir que presque personne ne connaît.

Il n’est écrit sur aucun calendrier. Il n’est annoncé ni par le Beffroi, ni par une affiche, ni par les cloches de l’église Saint-Georges.

Pourtant, lorsque les premiers soirs deviennent plus doux et que les feuilles neuves brillent au bord de l’eau, tous les habitants du Grand Morin savent qu’il approche.

C’est le soir où l’on se retrouve.

Le premier à arriver fut Filo.

Il nageait depuis le matin d’un brasset à l’autre pour vérifier que tout était prêt. Il passa sous une passerelle en bois, longea un vieux mur couvert de mousse, puis remonta vers un endroit tranquille où la rivière s’élargissait un peu.

Là, les saules formaient comme un grand toit vert.

— Parfait, dit Filo. Tout le monde aura de la place.

Il avait choisi cet endroit parce qu’on pouvait y venir en nageant, en volant, en marchant, en glissant sur l’eau… ou même en arrivant sur une branche, si l’on venait de très loin.

Un grand battement d’ailes se fit entendre.

Hector se posa sur la berge avec toute la lenteur dont il était capable.

— Tu es le premier, dit Filo.

— Non. Toi, tu es le premier.

— Alors tu es le deuxième.

Hector réfléchit.

— C’est exact.

Autrefois, il aurait trouvé l’attente interminable. Désormais, il savait que certaines choses arrivent mieux lorsqu’on leur laisse le temps.

Puis une voix s’éleva près des roseaux.

Croâ…

Croâ…

Rosalie bondit sur sa pierre préférée.

— Il ne pleut pourtant pas, remarqua Filo.

— Une fête sans chanson commence beaucoup trop silencieusement.

Un éclair bleu passa au-dessus d’elle.

— Lili ! cria Filo.

La libellule s’arrêta net dans les airs.

— Présente !

Elle monta, descendit, recula, fit une boucle autour d’Hector, puis se posa.

— Tu ne peux pas arriver simplement ? demanda le héron.

— Si. Mais ce serait moins joli.

Sur la berge, un bruit de pas approcha.

À droite.

À gauche.

À droite.

À gauche.

Gaston apparut en se dandinant avec un sérieux magnifique. Il ne cherchait plus à marcher comme Hector. Il marchait comme un canard, et il en était fier.

— Je ne suis pas en retard ?

— Tu es arrivé exactement quand tu es arrivé, répondit une voix calme.

Mademoiselle Plume avançait entre les herbes, sans se presser. Elle s’arrêta pour observer une goutte au bout d’une feuille.

Gaston attendit.

La goutte trembla, puis tomba dans l’eau.

Ploc.

— Voilà, dit-elle. Nous pouvons continuer.

Martin traversa alors la rivière comme une flèche bleue et se posa sur une branche basse.

— J’ai failli la rater, dit-il.

— Toi ? demanda Gaston.

— Oui. Alors j’ai recommencé.

Tout le monde sourit.

Sous la surface, une grande ombre avançait entre les herbes.

— Basile ! appela Filo.

Le brochet sortit lentement de la zone sombre.

Rosalie eut un petit sursaut. Gaston aussi. Même Lili monta d’un mètre sans s’en rendre compte.

Basile baissa la tête.

— Je vous fais encore peur ?

— Un tout petit peu, avoua Filo.

— Mais maintenant, ajouta Rosalie, on sait qui tu es.

Basile sourit sans ouvrir trop grand la bouche.

Un long sillage blanc apparut alors au milieu du Grand Morin.

Oscar glissait vers eux, le cou haut et les plumes parfaitement lisses.

— Bienvenue à bord ! annonça-t-il.

— Nous ne sommes pas à bord, dit Hector.

— Avec moi, on l’est toujours un peu.

Il se plaça près de la berge comme un bateau qui venait d’accoster.

— Où est Capucine ? demanda Filo.

Une bulle apparut près d’un vieux pieu.

Puis une deuxième.

Puis plus rien.

Gaston regarda derrière lui. Rosalie regarda sous sa pierre. Hector pencha la tête.

Soudain :

— Bouh !

Capucine surgit derrière Oscar.

Le cygne battit des ailes si fort qu’il éclaboussa tout le monde.

Rosalie éclata de rire.

— Tu étais cachée où ? demanda Lili.

— Si je te le disais, ce ne serait plus une cachette.

Ils étaient maintenant dix.

Filo compta une première fois, puis une deuxième.

— Il manque Barnabé.

Le soleil descendait derrière les arbres. Le ciel devenait orange, puis rose. Tous regardèrent vers l’amont.

Rien.

Le courant apportait seulement quelques feuilles et une branche.

— Peut-être qu’il ne viendra pas, dit Gaston.

— Peut-être, répondit Hector.

— Ou peut-être qu’il prend son temps, ajouta Mademoiselle Plume.

La branche se rapprocha.

Elle était plus grosse qu’ils ne l’avaient cru.

Deux petites oreilles apparurent.

Puis une tête brune.

— Barnabé ! cria Filo.

Le castor leva une patte.

— Bonjour !

— Tu es venu !

— J’ai suivi une rivière, puis une autre, puis encore une autre. À un moment, je ne savais plus très bien où j’étais.

— Et comment as-tu trouvé le Grand Morin ? demanda Oscar.

Barnabé regarda les ponts, les passerelles, les arbres, les jardins et les vieux murs qui descendaient vers l’eau.

— Je l’ai reconnu.

— Comment ? demanda Filo.

— Il ressemblait exactement à l’endroit dont j’avais rêvé.

Tous s’écartèrent pour lui faire une place.

Ils étaient onze.

Filo les compta lentement.

Hector. Rosalie. Lili. Gaston. Mademoiselle Plume. Martin. Basile. Oscar. Capucine. Barnabé.

Et lui-même.

— Nous sommes tous là, dit-il.

La fête pouvait commencer.

Rosalie chanta.

Lili dessina des boucles au-dessus de l’eau.

Gaston dansa en se dandinant.

Mademoiselle Plume regarda chaque détail pour être certaine de ne rien manquer.

Martin plongea, rata, recommença, puis ressortit sous les applaudissements.

Basile transporta sur son dos trois petits canetons venus voir la fête.

Oscar conduisit une parade autour du saule.

Capucine disparut et réapparut si souvent que personne ne sut combien de fois elle avait participé.

Barnabé rassembla quelques branches tombées pour fabriquer un petit siège à Filo.

— Je n’ai pas besoin de siège. Je nage.

— Je sais. Mais j’avais envie de construire quelque chose.

Alors Filo s’y installa quand même, à moitié dans l’eau.

Lorsque la nuit arriva, la fête ralentit.

Les étoiles apparurent une à une et leurs reflets se posèrent sur le Grand Morin.

Au loin, le dernier réverbère s’alluma.

Le vieux moulin resta immobile, mais il écoutait.

Dans le quartier de La Chapelle, la Collégiale Notre-Dame de l’Assomption commença sa veille.

Tout Crécy-la-Chapelle semblait respirer plus doucement.

Les onze amis se rapprochèrent.

— Il manque quelqu’un ? demanda Filo.

Hector regarda le ciel.

Rosalie regarda les roseaux.

Lili regarda l’air au-dessus de l’eau.

Gaston regarda le chemin.

Mademoiselle Plume regarda ce que personne d’autre ne remarquait.

Martin regarda la branche suivante.

Basile regarda sous la surface.

Oscar regarda la rivière comme un capitaine.

Capucine regarda depuis une cachette que personne ne trouva.

Barnabé regarda les berges où il pourrait peut-être construire quelque chose.

Puis tous répondirent ensemble :

— Non. Nous sommes tous là.

Le Grand Morin emporta leurs rires sous les ponts, le long des passerelles, vers les jardins, les moulins et les vieux murs.

Depuis ce soir-là, lorsque les premiers jours doux reviennent à Crécy-la-Chapelle, certains disent que les habitants du Grand Morin se réunissent encore.

On ne les voit pas toujours.

Il faut être patient.

Regarder l’eau.

Écouter les roseaux.

Suivre une libellule.

Observer une ombre sous un pont.

Et si, un soir, vous croyez apercevoir Filo, Hector, Rosalie, Lili, Gaston, Mademoiselle Plume, Martin, Basile, Oscar, Capucine ou Barnabé, ne faites pas trop de bruit.

Ils sont peut-être simplement réunis.

Ou peut-être sont-ils déjà en train de préparer leur prochaine histoire.

« Tant que le Grand Morin continuera de raconter ses histoires, les habitants de Crécy auront toujours un endroit où se retrouver. Et si, un soir, vous croyez apercevoir Filo, Hector, Rosalie, Lili, Gaston, Mademoiselle Plume, Martin, Basile, Oscar, Capucine ou Barnabé… ne faites pas trop de bruit. Ils sont peut-être en train de préparer leur prochaine histoire. »

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