Rosalie, la grenouille qui chantait sous la pluie

Environ 9 à 10 minutes à voix haute

Rosalie, la grenouille qui chantait sous la pluie

Dans un petit brasset du Grand Morin vivait une grenouille qui s’appelait Rosalie.

Elle était verte, avec deux grands yeux dorés qui semblaient toujours regarder un peu plus loin que les autres.

Rosalie avait une particularité.

Elle adorait la pluie.

Pas seulement parce qu’elle était une grenouille.

Non.

Elle l’attendait comme on attend une fête.

Dès que le ciel devenait gris, elle montait sur sa pierre préférée, gonflait doucement sa gorge et commençait à chanter.

Croâ…

Croâ…

Croâââ…

Les autres grenouilles levaient les yeux.

— La voilà qui recommence…

Pour elles, la pluie servait surtout à remplir les mares et à rafraîchir les roseaux.

Pour Rosalie, chaque averse était une chanson.

Un matin de juillet, le soleil brillait depuis plusieurs jours.

Le ciel était bleu.

Les libellules dansaient au-dessus de l’eau.

Les canards glissaient tranquillement entre les herbes.

Même Filo passait son temps à regarder les nuages qui ne venaient jamais.

Rosalie, elle, restait silencieuse.

Très silencieuse.

— Tu es malade ? demanda Filo en passant près de sa pierre.

— Non.

— Tu n’as pourtant pas chanté depuis longtemps.

Rosalie regarda le ciel.

— Il manque quelque chose.

— Quoi donc ?

— La pluie.

Filo leva les yeux.

— Moi, je trouve qu’il fait très beau.

— Justement.

Le petit poisson ne comprenait pas.

Pour lui, le soleil était agréable.

L’eau devenait plus chaude.

Les enfants venaient faire du canoë.

Les reflets dansaient sous les ponts.

Pourquoi attendre la pluie ?

Le lendemain, il alla poser la question à Hector.

Le héron réfléchit longtemps.

Comme toujours.

— Rosalie entend peut-être des choses que nous n’entendons pas.

— Lesquelles ?

— Demande-lui.

Alors Filo retourna voir son amie.

Rosalie regardait toujours le ciel.

— Qu’est-ce que tu entends quand il pleut ?

La grenouille sourit.

— Tu veux vraiment savoir ?

— Oui.

— J’entends le Grand Morin rire.

Filo ouvrit de grands yeux.

— Une rivière peut rire ?

— Écoute bien la prochaine fois.

Le petit poisson décida d’attendre.

Les jours passèrent.

Puis un soir, le vent changea.

Les feuilles des saules commencèrent à frissonner.

Les hirondelles volèrent plus bas.

Au loin, un nuage gris arriva doucement.

Rosalie bondit aussitôt sur sa pierre.

— Ça y est !

— Quoi ?

— Elle arrive !

Les premières gouttes tombèrent.

Ploc.

Puis une autre.

Ploc.

Puis une troisième.

Et bientôt, toute la rivière se couvrit de milliers de petits ronds.

Rosalie inspira profondément.

Croâ…

Croâ…

Croâââ…

Sa voix montait au-dessus de l’eau.

Les gouttes répondaient.

Les roseaux bougeaient doucement.

Les arbres semblaient applaudir avec leurs feuilles.

Filo resta immobile.

Il écoutait.

Très attentivement.

Au début, il n’entendait que la pluie.

Puis…

quelque chose changea.

Le bruit de la rivière n’était plus le même.

L’eau sautait sur les pierres.

Elle courait un peu plus vite.

Elle semblait rire.

— Tu avais raison…, murmura Filo.

Rosalie continua de chanter.

Un canard passa près d’elle.

C’était Gaston.

Il marchait, comme toujours, en essayant d’aller parfaitement droit sur la berge.

Mais avec la pluie, la terre devenait glissante.

Il glissa.

Se rattrapa.

Glissa encore.

Et termina dans l’eau avec un grand :

PLOUF !

Rosalie s’arrêta une seconde.

— Tout va bien ?

Gaston ressortit la tête.

— Bien sûr !

J’avais prévu de plonger.

Filo éclata de rire.

Même Hector, posé un peu plus loin, sembla sourire.

La pluie redoubla.

Les gouttes formaient maintenant un voile léger sur le Grand Morin.

Tout semblait différent.

Les arbres.

Les passerelles.

Les vieux ponts.

Même les pierres avaient changé de couleur.

Rosalie chantait toujours.

Mais Filo remarqua quelque chose.

Elle ne chantait pas plus fort.

Elle chantait plus doucement.

Comme si elle essayait de suivre la musique de la pluie sans jamais la couvrir.

Quand l’averse se calma enfin, tout redevint silencieux.

Les gouttes tombaient encore des feuilles.

La rivière retrouvait son murmure habituel.

Rosalie descendit de sa pierre.

— Voilà.

— C’est fini ? demanda Filo.

— Oui.

— Tu n’es pas triste ?

— Pourquoi le serais-je ?

— Parce que la pluie est partie.

Rosalie secoua doucement la tête.

— Une chanson n’est belle que parce qu’elle s’arrête.

Filo réfléchit.

Il n’avait jamais vu les choses ainsi.

Le soleil reparut derrière les nuages.

Un arc-en-ciel se dessina au-dessus de la vallée.

Tous les animaux levèrent la tête.

Même Gaston.

— Celui-là, dit-il, il est parfaitement courbé.

Personne ne comprit vraiment ce qu’il voulait dire.

Mais tout le monde trouva cela très drôle.

Rosalie regardait les couleurs se refléter dans le Grand Morin.

— Tu sais…, dit Filo.

— Quoi ?

— Avant, je croyais que tu chantais parce que tu aimais la pluie.

— Et maintenant ?

— Je crois que tu chantes pour lui souhaiter la bienvenue.

Rosalie eut un petit sourire.

— Peut-être bien.

Les jours passèrent.

Le soleil revint.

Puis une autre pluie.

Puis encore une autre.

Et chaque fois, les habitants du Grand Morin savaient que Rosalie monterait sur sa pierre.

Les enfants qui passaient en canoë l’entendaient parfois.

Ils levaient les yeux.

— Écoute !

Une grenouille chante !

Ils ne savaient pas que cette chanson était toujours différente.

Parce qu’aucune pluie ne tombe exactement de la même manière.

Les années passèrent.

Rosalie continua de chanter.

Filo continua de grandir.

Hector apprit peu à peu à attendre.

Gaston ne réussit jamais tout à fait à marcher droit.

Et le Grand Morin continua de rire chaque fois que les nuages revenaient arroser la vallée.

Aujourd’hui encore, lorsque la pluie tombe doucement sur Crécy-la-Chapelle, certains promeneurs s’arrêtent un instant près d’un brasset.

Ils entendent une grenouille chanter.

Ils sourient.

Ils reprennent leur chemin.

Ils pensent avoir simplement entendu une grenouille heureuse.

Mais les enfants qui connaissent bien les histoires de Crécy savent qu’il s’agit de Rosalie.

Elle ne chante pas parce qu’il pleut.

Elle chante pour remercier la pluie d’être revenue.

Car chaque goutte qui tombe raconte au Grand Morin qu’un nouveau voyage commence.

Et Rosalie, depuis sa pierre préférée, est toujours la première à lui souhaiter la bienvenue.

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