Le dernier réverbère
Environ 9 à 10 minutes à voix haute

Il existe, à Crécy-la-Chapelle, un vieux réverbère qui n’a jamais quitté sa place.
Depuis très longtemps, il veille au bord d’une rue tranquille. Il a vu passer des charrettes, des bicyclettes, des voitures, des poussettes et des enfants devenus grands.
Chaque soir, lorsque le soleil disparaît derrière les arbres, il allume doucement sa lumière.
Pas très fort.
Juste assez pour rassurer.
Pendant la journée, personne ne fait vraiment attention à lui.
Les promeneurs passent sans lever les yeux.
Les oiseaux se posent parfois sur son sommet.
Les feuilles viennent tourner autour de lui lorsqu’il y a du vent.
Il attend.
Il sait que son moment viendra.
Car les réverbères appartiennent à la nuit.
Un soir d’automne, Nina marchait avec son grand-père.
Ils revenaient du centre de Crécy après avoir regardé les derniers reflets du Grand Morin.
Les boutiques fermaient.
La place retrouvait son calme.
Les canards avaient déjà rejoint les roseaux.
Et les premiers lampadaires s’allumaient les uns après les autres.
— Regarde, dit son grand-père.
Nina leva les yeux.
Au loin, une lumière venait d’apparaître.
Puis une deuxième.
Puis une troisième.
Toute la rue semblait s’éveiller doucement.
— On dirait qu’ils se parlent.
Son grand-père sourit.
— Peut-être bien.
Ils continuèrent leur chemin.
Chaque réverbère éclairait un petit morceau de rue.
Jamais toute la ville.
Seulement quelques mètres.
— Pourquoi ils ne font pas plus de lumière ? demanda Nina.
— Parce qu’ils n’en ont pas besoin.
— Pourtant, ce serait plus pratique.
Le grand-père secoua doucement la tête.
— Si chacun éclaire son petit coin, tous les chemins finissent par être éclairés.
Nina trouva cela joli.
Ils arrivèrent près d’un vieux réverbère un peu plus isolé que les autres.
Autour de lui, les arbres dessinaient de longues ombres.
Le Grand Morin coulait doucement derrière une rangée de saules.
— Celui-là est tout seul.
Le réverbère entendit la remarque.
Il aurait voulu répondre.
Depuis des années, il observait les habitants rentrer chez eux.
Il connaissait les chats qui traversaient la rue.
Le hérisson qui sortait toujours à la même heure.
Le héron qui passait parfois au-dessus de la rivière.
Mais personne ne lui parlait jamais.
Cette fois, pourtant, Nina resta quelques instants sous sa lumière.
— Tu ne t’ennuies pas ?
Le réverbère hésita.
Puis une voix chaude, presque dorée, descendit de la lanterne.
— Jamais.
Nina regarda autour d’elle.
— C’est toi ?
— Oui.
— Tu restes ici toutes les nuits ?
— Depuis très longtemps.
— Tu n’aimerais pas te promener ?
Le vieux réverbère réfléchit.
— J’aimerais bien voir d’autres endroits.
Puis il ajouta doucement :
— Mais alors, qui éclairerait celui-ci ?
Nina resta silencieuse.
Elle n’y avait pas pensé.
Le réverbère poursuivit :
— Chacun possède une place différente.
Les arbres offrent de l’ombre.
La rivière offre son eau.
Les ponts permettent de passer.
Et moi…
…j’offre un peu de lumière.
Le vent fit frissonner les feuilles.
La lumière vacilla un instant avant de retrouver sa douceur.
— Tu n’as pas peur lorsque tout le monde dort ?
— Pourquoi aurais-je peur ?
— Parce qu’il fait noir.
Le réverbère éclata d’un petit rire.
— C’est justement pour cela que je suis là.
Nina leva les yeux vers le ciel.
Quelques étoiles apparaissaient entre les nuages.
— Tu connais les étoiles ?
— Très bien.
Chaque nuit, elles viennent me rendre visite.
— Elles te parlent ?
— Non.
Elles brillent.
C’est leur manière de dire bonsoir.
Au même moment, une petite chauve-souris passa dans le halo de lumière avant de disparaître dans l’obscurité.
— Tu as vu ?
— Oui.
Elle chasse les insectes.
Elle connaît mon éclairage presque aussi bien que moi.
Puis un chat traversa tranquillement la rue.
Il s’arrêta quelques secondes dans la lumière.
Regarda autour de lui.
Et poursuivit son chemin.
— Lui aussi te connaît ?
— Tous les habitants de la nuit me connaissent.
Les chouettes.
Les hérissons.
Les chats.
Les renards, parfois.
Même les papillons viennent tournoyer quelques instants avant de repartir.
Nina observa le cercle lumineux dessiné sur le sol.
Il n’était pas très grand.
Pourtant, il semblait suffisant.
— Tu n’éclaires pas très loin.
— Non.
— Ça ne te dérange pas ?
Le vieux réverbère répondit sans hésiter.
— Personne n’a besoin d’éclairer le monde entier.
Il suffit d’éclairer l’endroit où il se trouve.
Nina pensa à son école.
À ses amis.
À sa maison.
Peut-être qu’on pouvait faire pareil avec la gentillesse.
Pas besoin d’être gentil avec toute la Terre d’un seul coup.
On pouvait déjà commencer par ceux qui étaient juste à côté.
Comme un réverbère.
Le Grand Morin poursuivait son chemin derrière les arbres.
Son léger murmure accompagnait la conversation.
— Tu entends la rivière ?
— Toutes les nuits.
— Elle te raconte des histoires ?
— Souvent.
— Lesquelles ?
— Les poissons qui sont passés.
Les feuilles qui voyagent.
Les étoiles qui se regardent dans l’eau.
Et parfois les secrets que les enfants confient au vent.
Nina sourit.
— Alors tu connais peut-être le mien.
Le réverbère ne répondit pas tout de suite.
Sa lumière sembla simplement devenir un peu plus douce.
— Les secrets confiés au vent restent entre le vent… et ceux qui savent écouter.
Le grand-père posa une main sur l’épaule de Nina.
— Il est temps de rentrer.
Avant de partir, la petite fille leva une dernière fois les yeux.
— Merci.
— Pour quoi ?
— Pour la lumière.
Le vieux réverbère répondit simplement :
— C’est mon métier.
Ils reprirent le chemin de la maison.
À mesure qu’ils avançaient, ils quittaient un cercle de lumière pour entrer dans le suivant.
Puis encore un autre.
Sans jamais marcher longtemps dans l’obscurité.
Cette nuit-là, Nina regarda par la fenêtre avant de se coucher.
Au loin, elle apercevait encore le vieux réverbère.
Petit.
Discret.
Immobile.
Mais fidèle à son poste.
Elle pensa à toutes les personnes qui, sans faire de bruit, rendaient la vie plus douce.
Les parents.
Les grands-parents.
Les enseignants.
Les commerçants qui ouvraient chaque matin.
Les jardiniers qui entretenaient les Promenades.
Les personnes qui prenaient soin des ponts, des rues et des fleurs.
Aucune ne faisait beaucoup de bruit.
Pourtant, toutes apportaient un peu de lumière autour d’elles.
Comme ce vieux réverbère.
Depuis ce soir-là, chaque fois que Nina traversait Crécy-la-Chapelle à la tombée de la nuit, elle levait les yeux vers les lampadaires.
Elle ne voyait plus seulement des lumières.
Elle voyait des gardiens silencieux.
Chacun veillant sur quelques mètres de rue.
Sans chercher à être le plus brillant.
Sans vouloir être le plus important.
Simplement heureux d’être là, à la bonne place.
Et lorsque le dernier réverbère s’allumait, juste avant que la nuit ne s’installe complètement, la ville semblait murmurer :
« Tu peux dormir maintenant.
Quelqu’un veille encore. »
