La lune dans l’eau
Environ 9 à 10 minutes à voix haute

Le Grand Morin connaissait tous les reflets.
Depuis des siècles, il voyait passer les nuages, les arbres, les oiseaux, les ponts, les canoës et les saisons.
Mais, chaque nuit, il attendait une visite qu’il ne manquait jamais.
La lune.
Elle arrivait toujours sans bruit.
Elle montait lentement derrière les arbres, puis s’installait dans le ciel comme une grande lanterne blanche.
Et aussitôt, la rivière lui préparait un miroir.
Une nuit de septembre, un petit garçon nommé Malo rentrait chez lui avec sa maman.
Ils avaient quitté les Promenades un peu plus tard que d’habitude.
Les derniers promeneurs étaient partis.
Le Beffroi se découpait dans la nuit.
Les feuilles remuaient à peine.
— Regarde, dit sa maman.
La lune venait d’apparaître.
Malo leva la tête.
Puis il regarda la rivière.
— Elle est là aussi !
En effet, une deuxième lune brillait doucement sur l’eau.
Le garçon resta immobile.
— Il y en a deux ?
Sa maman sourit.
— Qu’en penses-tu ?
Malo réfléchit longtemps.
— Je crois que celle du ciel est la vraie.
Et celle de la rivière…
…elle est venue lui tenir compagnie.
Sa maman ne répondit pas.
Parfois, les plus belles réponses sont celles que les enfants trouvent eux-mêmes.
Ils poursuivirent leur promenade.
À chaque pas, la lune semblait les suivre.
Dans le ciel.
Et dans l’eau.
Puis Malo remarqua quelque chose.
Lorsque la rivière bougeait, la lune se mettait à danser.
— Elle tremble !
— Ou bien elle rit, répondit doucement sa maman.
Le garçon s’accroupit près du bord.
Il tendit un doigt vers le reflet.
Au moment où il effleura l’eau…
…la lune se brisa en mille morceaux.
— Oh non !
Il retira aussitôt sa main.
Les petits éclats de lumière partirent dans toutes les directions.
Puis, lentement, ils revinrent les uns vers les autres.
Quelques secondes plus tard…
La lune était de nouveau entière.
— Je l’ai cassée…
— Non.
Tu lui as juste fait faire quelques vagues.
La lune connaît ce jeu depuis très longtemps.
Ils continuèrent leur chemin.
Sous une vieille passerelle, le reflet disparaissait quelques instants.
Puis il revenait de l’autre côté.
— Où va-t-elle ?
— Elle attend que la rivière ressorte.
Plus loin, un canard traversa doucement.
Pendant quelques secondes, il emporta un petit morceau de lune derrière lui.
Puis tout redevint calme.
— Ça ne la dérange pas ?
— Pas du tout.
La lune aime partager sa lumière.
Ils arrivèrent près d’un endroit où l’eau était presque immobile.
Le reflet était si parfait que Malo ne savait plus lequel regarder.
Le ciel.
Ou la rivière.
Alors il posa une question que personne ne lui avait jamais entendue.
— Est-ce que la lune regarde la rivière…
…ou est-ce que la rivière regarde la lune ?
Sa maman resta silencieuse.
Elle leva les yeux.
Puis elle regarda l’eau.
— Peut-être qu’elles se regardent toutes les deux.
Cette idée plut énormément à Malo.
Il imagina la lune attendant chaque soir que le Grand Morin soit assez calme pour s’y admirer.
Et la rivière faisant de son mieux pour ne pas trop bouger.
À cet instant, une légère brise passa.
Le reflet ondula.
— Oh…
Elle va être déçue.
Une voix très douce sembla monter de l’eau.
— Pas du tout.
Malo ouvrit de grands yeux.
— Qui a parlé ?
— La lune.
— Tu peux parler ?
— Seulement lorsque quelqu’un prend vraiment le temps de me regarder.
— Tu viens toutes les nuits ?
— Toutes celles où les nuages me laissent passer.
— Pourquoi tu te regardes dans la rivière ?
La lune sembla réfléchir.
— Parce qu’ici, je me vois autrement.
— Tu es pourtant la même.
— Oui.
Mais chaque rivière raconte un reflet différent.
Dans un lac, je suis très tranquille.
Dans la mer, je danse avec les vagues.
Dans le Grand Morin…
…je voyage.
Malo regarda le courant.
Le reflet avançait doucement.
La lune avait raison.
Ici, elle semblait partir en promenade.
— Tu n’as pas peur de tomber dans l’eau ?
Un petit rire argenté glissa entre les arbres.
— Depuis le temps que je me regarde dedans, j’aurais déjà appris à nager.
Le garçon éclata de rire.
Même sa maman ne put s’empêcher de sourire.
Ils restèrent encore un long moment sans parler.
Les étoiles apparaissaient les unes après les autres.
Leurs reflets rejoignaient celui de la lune.
Toute la rivière semblait maintenant remplie de lumière.
Puis sa maman posa une main sur son épaule.
— Il est l’heure.
Malo acquiesça.
Avant de partir, il regarda une dernière fois le Grand Morin.
— Bonne nuit.
La lune répondit par un éclat plus brillant.
Ou peut-être était-ce simplement un nuage qui venait de s’écarter.
En rentrant, Malo ne ferma pas complètement ses rideaux.
Il voulait que la lune puisse encore entrer un peu dans sa chambre.
Avant de s’endormir, il pensa au Grand Morin.
Il imagina le reflet poursuivant son voyage sous les ponts de pierre, le long des passerelles, près des jardins endormis.
Il se dit que, pendant qu’il rêverait, la lune continuerait sans doute sa promenade sur l’eau.
Le lendemain matin, elle aurait disparu.
Mais il savait qu’elle reviendrait.
Comme les étoiles.
Comme le courant.
Comme les saisons.
Depuis ce soir-là, Malo n’essaya plus jamais d’attraper le reflet de la lune.
Il avait compris quelque chose d’important.
Certaines choses sont faites pour être regardées.
Pas pour être prises.
Et lorsqu’il se promenait le soir au bord du Grand Morin, il ralentissait toujours un peu.
Parce qu’il savait qu’une vieille amie venait chaque nuit rendre visite à la rivière.
Et tant que l’eau continuerait de couler paisiblement à Crécy-la-Chapelle, la lune reviendrait y déposer son plus beau reflet.
Comme elle le fait, silencieusement, depuis des siècles.
