Filo, le petit poisson curieux
Environ 9 minutes à voix haute

Personne ne savait exactement quand Filo était arrivé dans le Grand Morin.
Les plus vieux poissons racontaient qu’il était né un matin de printemps, juste après une pluie si douce que la rivière semblait sourire.
Les plus jeunes affirmaient qu’il avait toujours été là.
Filo, lui, n’en savait rien.
Il avait une seule certitude : il était le poisson le plus curieux de toute la rivière.
Chaque jour, il voulait découvrir quelque chose de nouveau.
Un caillou qu’il n’avait jamais remarqué.
Une racine qui ressemblait à un dragon.
Une feuille qui descendait le courant comme un bateau minuscule.
Une ombre étrange glissant à la surface.
Il connaissait les herbiers les plus touffus, les pierres sous lesquelles se cachaient les écrevisses et les endroits où le courant ralentissait avant de repartir plus vite.
Pourtant, il trouvait toujours une nouvelle question à poser.
— Pourquoi l’eau change-t-elle de couleur quand le ciel devient gris ?
— Pourquoi les libellules ne tombent-elles jamais ?
— Où vont les feuilles quand elles disparaissent derrière le vieux pont ?
— Est-ce que les humains savent respirer sous l’eau ?
À cette dernière question, les gardons éclatèrent de rire.
— Bien sûr que non !
— Alors pourquoi viennent-ils si souvent près de la rivière ? demanda Filo.
— Pour nous regarder, répondit l’un.
— Pour nous attraper, affirma un autre.
— Pour jeter du pain aux canards, ajouta un troisième.
Filo ne fut pas satisfait.
Comme souvent.
Un matin d’été, alors qu’il explorait une touffe de renoncules aquatiques, il entendit un bruit régulier au-dessus de lui.
Ploc.
Ploc.
Ploc.
Il leva les yeux.
Une longue silhouette jaune glissait à la surface.
Elle ressemblait un peu à une feuille, mais beaucoup trop grande.
Deux humains étaient assis dessus.
Ils tenaient chacun un objet long qu’ils plongeaient dans l’eau d’un côté, puis de l’autre.
Ploc.
Ploc.
Ploc.
Filo suivit l’étrange embarcation.
Les humains riaient.
— À gauche !
— Non, ton autre gauche !
Le bateau tourna presque sur lui-même.
Filo trouva cela très amusant.
— Ils ne savent même pas où ils vont, murmura-t-il.
Une petite pagaie entra dans l’eau juste devant lui.
Filo recula d’un coup de queue.
Une gerbe de bulles l’enveloppa.
Il se réfugia derrière une pierre et observa.
Le bateau reprit sa route.
Un autre arriva peu après.
Puis un troisième.
Certains étaient jaunes.
D’autres rouges ou verts.
Il y avait des canoës, des kayaks et même de larges planches sur lesquelles des humains se tenaient debout.
Filo n’avait jamais rien vu d’aussi étrange.
Il nagea jusqu’à Hector, le héron.
Depuis qu’Hector avait appris à patienter, il passait de longues minutes parfaitement immobile au bord de l’eau.
— Hector !
Le héron ne bougea pas.
— Hector !
Toujours rien.
— Il y a des humains debout sur des feuilles géantes !
Hector ouvrit enfin un œil.
— Ce sont des paddles.
— Des quoi ?
— Des paddles.
— Et les longues feuilles jaunes ?
— Des canoës.
— Et les plus petites ?
— Des kayaks.
Filo le regarda avec admiration.
— Comment sais-tu tout cela ?
— J’écoute les humains.
— Moi aussi, j’essaie, mais ils parlent très vite.
Hector replia son cou.
— Toi, tu poses surtout trop de questions pour entendre les réponses.
Filo fit semblant de ne pas comprendre.
Le lendemain, il retourna attendre les embarcations.
Il choisit un endroit où l’eau était claire et resta caché près des herbiers.
Un canoë approcha.
À son bord se trouvaient un père et une petite fille.
La petite fille pagayait avec beaucoup d’énergie, mais son côté du canoë éclaboussait davantage qu’il n’avançait.
— Doucement, Léa, dit son père. Regarde devant toi.
— Je regarde !
— Tu regardes ta pagaie.
Ce n’est pas pareil.
Filo trouva cette phrase intéressante.
Il suivit le canoë.
Léa aperçut une libellule.
Puis un canard.
Puis Hector, immobile sur la rive.
— Papa, regarde le héron !
Le père leva doucement sa pagaie pour ne pas l’effrayer.
Le canoë continua presque sans bruit.
Hector ne bougea pas.
Filo comprit alors que ces humains n’étaient pas venus pour faire fuir les animaux.
Ils essayaient au contraire de se faire discrets.
Un peu plus loin, Léa plongea ses doigts dans l’eau.
— Elle est fraîche !
Filo s’approcha prudemment.
Il vit la main dessiner de petits cercles à la surface.
— Papa, je crois qu’un poisson nous suit !
Filo s’immobilisa.
— Où ça ?
— Là !
Regarde !
Le père se pencha, mais Filo avait déjà disparu sous les feuilles.
— Peut-être qu’il est curieux, dit-il.
Léa remit doucement sa main dans l’eau.
— Bonjour, petit poisson.
Filo resta caché.
Personne ne lui avait jamais dit bonjour depuis la surface.
Toute la journée, il pensa à cette phrase.
Le lendemain, il attendit le retour du canoë jaune.
Il vit passer plusieurs familles.
Des enfants qui éclaboussaient trop fort.
Des adultes qui essayaient de pagayer ensemble.
Un jeune garçon qui avait peur de se pencher.
Une dame qui ne cessait de photographier les reflets.
Mais aucune trace de Léa.
Le jour suivant, elle ne vint pas non plus.
Filo commença à croire qu’il ne la reverrait jamais.
Rosalie la grenouille, installée sur une pierre, le regarda tourner en rond.
— Tu attends quelqu’un ?
— Non.
— Alors pourquoi regardes-tu chaque canoë ?
— Je vérifie simplement qu’ils passent correctement.
Rosalie gonfla ses joues.
— Bien sûr.
Et moi, je surveille les moustiques pour leur sécurité.
Le troisième matin, Filo reconnut enfin le canoë jaune.
Léa était de nouveau là.
Cette fois, elle pagayait moins vite.
Le canoë avançait droit.
— Tu as vu ? dit-elle à son père. J’ai compris.
— Qu’as-tu compris ?
— Il ne faut pas se battre contre l’eau.
Il faut s’appuyer dessus.
Filo nagea juste sous l’embarcation.
Il sentit les mouvements réguliers des pagaies.
Elles entraient dans l’eau, poussaient doucement, puis ressortaient.
Le canoë ne frappait pas la rivière.
Il avançait avec elle.
Léa regarda vers les herbiers.
— Petit poisson ?
Tu es là ?
Filo hésita.
Puis il sortit de sa cachette.
Un rayon de soleil traversa l’eau et fit briller ses écailles.
— Papa !
C’est lui !
Le père ralentit.
Filo resta près du canoë quelques secondes.
Léa ne plongea pas la main.
Elle ne fit pas de bruit.
Elle se contenta de sourire.
Filo comprit qu’elle avait appris à regarder la rivière sans vouloir la saisir.
Alors il accompagna le canoë.
Il passa devant les pierres.
Sous les branches penchées.
Près des herbiers où se cachaient les petits poissons.
À chaque fois que Léa regardait vers l’eau, il réapparaissait un peu plus loin.
— On dirait qu’il nous montre le chemin, dit-elle.
Le père sourit.
— Peut-être que c’est son chemin à lui.
Ils arrivèrent près d’un passage où le courant devenait plus fort.
Le canoë ralentit.
Léa serra sa pagaie.
— J’ai peur qu’on se retourne.
Filo connaissait bien cet endroit.
Il savait que le courant poussait vers une branche basse avant de repartir au milieu de la rivière.
Il nagea devant le canoë, puis se déplaça vers la droite.
Léa le suivit des yeux.
— Papa, regarde !
Le poisson va de ce côté !
Le père corrigea doucement leur direction.
Le canoë passa sans difficulté.
Léa éclata de rire.
— Il nous a vraiment guidés !
Filo gonfla fièrement ses nageoires.
Il ne savait pas exactement s’il avait sauvé le canoë.
Mais il trouvait l’idée très agréable.
À partir de ce jour, il prit l’habitude d’accompagner les embarcations de Loc’Adventure.
Pas toutes.
Seulement celles qui avançaient doucement.
Celles qui laissaient les canards tranquilles.
Celles dont les passagers regardaient les arbres, les oiseaux et les reflets.
Quand un canoë arrivait trop vite, Filo disparaissait.
Quand une pagaie frappait l’eau sans précaution, il se cachait sous une racine.
Mais lorsque les humains prenaient le temps d’écouter la rivière, il nageait près d’eux.
Il découvrit ainsi toutes sortes de voyageurs.
Un petit garçon qui comptait les ponts.
Deux sœurs qui cherchaient Hector.
Un grand-père qui racontait à ses petits-enfants qu’il avait déjà descendu le Grand Morin lorsqu’il était jeune.
Une famille qui avait emporté un pique-nique et qui avait oublié les cuillères.
Une dame qui parlait aux libellules.
Un monsieur qui pagayait toujours du même côté et s’étonnait de tourner en rond.
Filo connaissait bientôt les canoës rien qu’à leur bruit.
Il savait reconnaître ceux qui transportaient des enfants impatients, ceux qui avançaient presque en silence et ceux dont les passagers riaient avant même d’avoir quitté la berge.
Un après-midi, il aperçut un objet dériver tout seul.
Une pagaie.
Elle tournait doucement dans le courant.
— Hé ! cria Filo. Tu as perdu ton humain ?
La pagaie ne répondit pas.
Elle continuait d’avancer.
Filo la suivit jusqu’à ce qu’un kayak apparaisse plus loin.
Un garçon pagayait maladroitement avec une seule main.
— Ma pagaie ! s’écria-t-il.
Un adulte récupéra l’objet avant qu’il ne parte plus loin.
Filo observa la scène.
Cette pagaie lui semblait avoir un caractère bien à elle.
Il se demanda où elle aurait pu aller si personne ne l’avait rattrapée.
Peut-être aurait-elle traversé toute la vallée.
Peut-être aurait-elle connu mille aventures.
Filo conserva cette idée dans un coin de sa tête.
Les poissons curieux savent que chaque objet perdu peut cacher une histoire.
À la fin de l’été, Léa revint une dernière fois.
Elle avait beaucoup progressé.
Son canoë avançait sans zigzaguer.
Elle reconnut Filo presque immédiatement.
— Bonjour, petit guide !
Filo accompagna l’embarcation jusqu’au vieux pont.
Là, Léa posa sa pagaie sur ses genoux.
— Papa, tu crois qu’il sait qu’on ne reviendra peut-être pas avant l’année prochaine ?
Filo ne comprenait pas tous les mots, mais il reconnut la tristesse dans sa voix.
Il s’approcha de la surface.
Léa plongea lentement un doigt dans l’eau.
Filo passa juste à côté.
Pas assez près pour être touché.
Juste assez pour que les cercles dessinés par son passage rejoignent ceux de la main de Léa.
— Je crois qu’il dit au revoir, murmura-t-elle.
Le canoë poursuivit sa route.
Filo le regarda disparaître derrière les arbres.
Il ressentit un petit vide.
Puis il aperçut un autre canoë au loin.
À son bord, un enfant observait déjà l’eau avec de grands yeux.
Filo sourit.
Il avait encore beaucoup de choses à lui montrer.
Depuis ce jour, lorsqu’un canoë, un kayak ou un paddle de Loc’Adventure glisse doucement sur le Grand Morin, Filo n’est jamais très loin.
Il se cache parfois sous les reflets.
Il passe entre les herbiers.
Il suit les pagaies sans se faire remarquer.
Et lorsqu’un enfant se penche légèrement en demandant :
— Tu crois qu’il y a des poissons ici ?
La rivière dessine parfois un petit cercle brillant à la surface.
Puis une nageoire disparaît.
C’est peut-être Filo.
Le plus curieux des habitants de Crécy.
Et le seul poisson du Grand Morin qui soit persuadé que les humains, eux aussi, peuvent apprendre à nager avec la rivière.
