La maison aux volets toujours ouverts
Environ 9 minutes à voix haute

Au bord d’un petit chemin de la Vallée des Peintres se dressait une maison que tout le monde semblait connaître.
Pourtant, bien peu de personnes savaient raconter son histoire.
Elle n’était ni la plus grande.
Ni la plus ancienne.
Ni la plus fleurie.
Mais elle possédait une drôle d’habitude.
Ses volets étaient toujours ouverts.
Au printemps.
En été.
À l’automne.
Même pendant les journées d’hiver où le vent faisait danser les branches des arbres.
Les volets restaient ouverts.
Les promeneurs le remarquaient souvent.
— Regarde…
Ils sont encore ouverts.
Puis ils poursuivaient leur chemin.
Les peintres, eux, s’arrêtaient davantage.
Ils installaient leur chevalet un peu plus loin.
Ils sortaient leurs pinceaux.
Ils mélangeaient leurs couleurs.
Et tous, sans vraiment se consulter, finissaient un jour ou l’autre par peindre cette maison.
Pourtant, aucun tableau ne ressemblait au précédent.
L’un peignait la lumière du matin.
Un autre préférait les ombres du soir.
Certains remplissaient leurs feuilles de glycines violettes.
D’autres ne peignaient presque que les volets.
Un matin de printemps, une petite fille nommée Zoé se promenait avec son grand-père.
Ils s’arrêtèrent devant la maison.
— Papi…
Pourquoi les volets sont toujours ouverts ?
Le grand-père regarda la façade.
Il sourit.
— Je ne sais pas.
On devrait peut-être lui demander.
Zoé éclata de rire.
— Une maison, ça ne parle pas !
Ils reprirent leur promenade.
Mais cette nuit-là, lorsque le village s’endormit, la maison entendit la question.
Et elle se mit à réfléchir.
Cela faisait si longtemps qu’elle ouvrait ses volets chaque matin qu’elle avait presque oublié pourquoi.
Elle fouilla dans ses souvenirs.
Elle se rappela les premières hirondelles venues construire leur nid sous son toit.
Les premiers rosiers plantés devant ses fenêtres.
Les premiers enfants qui avaient couru sur le chemin.
Les premiers peintres qui s’étaient assis devant elle.
Puis elle se souvint.
Très longtemps auparavant, un vieil homme avait habité ici.
Chaque matin, avant même de préparer son café, il ouvrait tous les volets.
Toujours.
Sans exception.
Un voisin lui avait demandé un jour :
— Tu n’as jamais peur qu’on regarde chez toi ?
Le vieil homme avait répondu en riant :
— Peut-être.
Mais si je ferme mes volets, je ne verrai plus les saisons entrer.
Alors il les avait laissés ouverts.
Toujours.
Les années avaient passé.
Le vieil homme était parti.
D’autres habitants étaient arrivés.
Puis encore d’autres.
Étrangement, personne n’avait jamais pris l’habitude de fermer les volets.
Comme si la maison leur soufflait doucement :
— Laisse-les ouverts.
Le printemps est en train d’arriver.
Et chaque nouveau printemps semblait lui donner raison.
Les glycines grimpaient un peu plus haut.
Les roses ouvraient leurs premiers boutons.
Les abeilles visitaient les fleurs.
Les peintres revenaient.
Ils retrouvaient leur endroit préféré.
Ils installaient leur chevalet presque au même endroit que l’année précédente.
Puis ils levaient les yeux.
Et découvraient une lumière différente.
— Incroyable…
Elle n’est jamais la même.
La maison en était presque amusée.
Elle ne bougeait jamais.
Et pourtant, personne ne la peignait deux fois de la même façon.
Un après-midi d’été, Zoé revint.
Cette fois, elle portait une petite boîte d’aquarelle.
Elle s’assit au bord du chemin.
Ouvrit son carnet.
Puis commença à peindre.
Au bout de quelques minutes, elle fronça les sourcils.
Elle effaça.
Recommença.
Puis soupira.
— Je n’y arrive pas…
Un peintre, installé un peu plus loin, l’avait observée.
Il s’approcha doucement.
— Qu’est-ce qui ne va pas ?
— Les volets…
Je les dessine bien.
Les fleurs aussi.
Mais…
— Mais quoi ?
— Ma maison ne ressemble pas à la vraie.
Le peintre sourit.
— Parce que tu peins la maison.
Et elle, qu’est-ce qu’elle peint ?
Zoé ouvrit de grands yeux.
— Une maison ne peint pas !
Le peintre regarda les fenêtres ouvertes.
Puis les arbres.
Puis le ciel.
— Tu en es sûre ?
Depuis ses fenêtres, elle regarde les saisons.
Les oiseaux.
Les promeneurs.
Les enfants.
Les peintres.
Depuis très longtemps.
Peut-être qu’à force de regarder le monde, elle a fini par lui ressembler un peu.
Zoé resta silencieuse.
Elle observa les volets ouverts.
Ils semblaient inviter le ciel à entrer.
Le vent fit doucement danser les rideaux.
Alors elle comprit.
Elle ne recommença pas son dessin.
Elle prit simplement un peu d’eau avec son pinceau.
Beaucoup d’eau.
Très peu de couleur.
Puis elle laissa le bleu du ciel se mélanger doucement au blanc du papier.
Elle ajouta quelques touches de vert.
Une lumière dorée près des fenêtres.
Et les volets, grands ouverts.
Lorsqu’elle eut terminé, le peintre regarda son dessin.
— Cette fois…
Tu ne l’as pas seulement dessinée.
Tu l’as écoutée.
Le soir, en rentrant chez elle, Zoé accrocha son aquarelle dans sa chambre.
Chaque fois qu’elle la regardait, elle avait l’impression qu’un peu de lumière entrait dans la pièce.
Et chaque fois qu’elle ouvrait sa fenêtre, elle pensait à cette maison.
Depuis, lorsque les promeneurs parcourent la Vallée des Peintres et aperçoivent une maison aux volets largement ouverts, ils ralentissent souvent le pas.
Personne ne sait si c’est vraiment celle de l’histoire.
Et c’est très bien ainsi.
Car certaines maisons préfèrent garder leur secret.
Elles savent qu’il suffit parfois d’ouvrir grand ses volets…
…pour ouvrir aussi le regard de ceux qui passent.
