Le vieux pont qui comptait les canoës

Environ 9 minutes à voix haute

Le vieux pont qui comptait les canoës

Il y avait, à Crécy-la-Chapelle, un vieux pont de pierre qui traversait le Grand Morin.

Personne ne savait exactement depuis combien de temps il était là.

Les grands disaient :

— Depuis très longtemps.

Les anciens disaient :

— Depuis encore plus longtemps que ça.

Et le pont, lui, ne disait rien.

Les ponts parlent rarement. Ils préfèrent écouter.

Celui-ci avait entendu le bruit des sabots, autrefois. Puis celui des charrettes. Puis celui des bicyclettes, des voitures, des poussettes, des chaussures pressées et des petits pas qui traînent parce qu’ils n’ont pas envie de rentrer.

Il avait vu passer des mariages, des marchés, des crues, des étés très chauds et des hivers où le Grand Morin fumait doucement dans l’air froid.

Mais ce que le vieux pont préférait, par-dessus tout, c’étaient les canoës.

Il les comptait.

Personne ne le savait, bien sûr.

Quand un canoë arrivait sur la rivière, le pont le sentait avant même de le voir. L’eau changeait légèrement de bruit. Une pagaie plongeait à droite.

Plouf.

Puis à gauche.

Plouf.

Et bientôt, une petite embarcation apparaissait derrière le tournant.

Alors le pont comptait dans sa tête :

— Un.

Le deuxième passait.

— Deux.

Puis le troisième.

— Trois.

Certains canoës étaient rouges. D’autres verts, jaunes ou bleus. Certains descendaient droit au milieu de la rivière. D’autres zigzaguaient tellement que le pont se demandait comment ils avaient réussi à arriver jusque-là.

Il reconnaissait les débutants.

Ils criaient beaucoup.

— À gauche !

— Mais je vais déjà à gauche !

— Ton autre gauche !

— Attention à la branche !

— Quelle branche ?

Plouf.

Le vieux pont aurait bien ri, s’il avait su rire.

À la place, il faisait tomber une petite goutte d’eau depuis l’une de ses pierres.

Ploc.

C’était sa manière à lui.

Il connaissait aussi les habitués.

Il y avait le monsieur au chapeau beige qui ne pagayait presque jamais et disait :

— La rivière fait tout le travail.

Il y avait les deux sœurs qui voulaient toujours arriver les premières sous l’arche du milieu.

Il y avait la dame aux lunettes rouges, qui saluait le pont chaque fois qu’elle passait.

— Bonjour, vieux monsieur !

Le pont aimait beaucoup cela, même s’il n’était pas certain d’être un monsieur.

Et puis il y avait les enfants.

Les enfants levaient la tête en passant sous ses arches. Ils regardaient les pierres humides, les petites plantes qui poussaient dans les fissures et les araignées qui tendaient leurs fils dans les coins tranquilles.

Certains criaient pour entendre leur voix revenir :

— HOOOOOO !

Et le pont leur répondait :

— Ooooooo…

Ce n’était pas vraiment lui.

C’était l’écho.

Mais le pont trouvait que l’écho avait une voix très convenable.

Chaque année, il attendait le printemps avec impatience.

Pendant l’hiver, la rivière était calme. Les arbres perdaient leurs feuilles. Les promenades devenaient silencieuses. Les canoës restaient rangés.

Alors le pont comptait autre chose.

Les canards.

Les feuilles mortes.

Les jours de pluie.

Mais ce n’était pas pareil.

Puis arrivait enfin le premier samedi ensoleillé.

Au loin, une pagaie frappait l’eau.

Plouf.

Le pont se redressait autant qu’un pont peut se redresser.

Un canoë apparaissait.

— Un, disait-il.

Et la saison recommençait.

Un été, pourtant, quelque chose d’étrange se produisit.

Le mois de juin passa.

Pas un seul canoë.

Puis juillet commença.

Toujours rien.

Le Grand Morin coulait comme d’habitude. Les libellules dansaient au-dessus de l’eau. Les canards passaient sous l’arche de gauche. Les poissons faisaient parfois un rond à la surface.

Mais aucun rire n’arrivait du tournant.

Aucun :

— Attention à la branche !

Aucun :

— Ton autre gauche !

Le vieux pont s’inquiéta.

Il demanda à la rivière :

— Où sont-ils ?

La rivière poursuivit son chemin sans répondre.

Les rivières savent beaucoup de choses, mais elles parlent toujours en même temps. Il est difficile de comprendre ce qu’elles disent.

Le pont interrogea un canard.

— Coin, répondit le canard.

Cela ne l’aida pas.

Il demanda à un héron posé sur la berge.

Le héron réfléchit très longtemps, comme font les hérons même lorsqu’ils n’ont aucune idée.

— Peut-être sont-ils ailleurs, dit-il enfin.

— Ailleurs où ?

— Ailleurs.

Puis il s’envola.

Le vieux pont n’aimait pas cette réponse.

Les jours passèrent.

Il se mit à compter les heures.

Une.

Deux.

Trois.

Il compta les vélos, les chiens et même les nuages, mais il se trompait toujours parce que les nuages changeaient de forme pendant qu’il les regardait.

Un soir, une petite fille s’assit sur la berge, près de lui.

Elle avait les genoux écorchés et tenait un petit bateau fabriqué avec un morceau d’écorce, une brindille et une feuille en guise de voile.

Elle posa le bateau sur l’eau.

Le courant l’emporta doucement.

Le vieux pont le vit approcher.

Ce n’était pas un canoë.

C’était bien plus petit.

Mais il flottait.

Il passa sous l’arche du milieu.

Le pont hésita.

Puis il compta :

— Un.

La petite fille courut de l’autre côté pour retrouver son bateau.

Elle le remit sur l’eau.

Le petit bateau repassa sous le pont.

— Deux.

Elle recommença.

— Trois.

Puis encore.

— Quatre.

Au cinquième passage, le petit bateau se retourna.

La feuille tomba dans l’eau. La brindille se détacha. Le morceau d’écorce continua seul.

La petite fille s’accroupit au bord de la rivière.

— Ce n’est pas grave, dit-elle. Demain, j’en ferai un autre.

Le pont aurait voulu lui dire que son bateau avait été le premier de l’été.

Mais les ponts parlent rarement.

Alors il laissa tomber une goutte.

Ploc.

La petite fille leva la tête.

— Il pleut ?

Le ciel était parfaitement bleu.

Le lendemain, elle revint avec deux bateaux.

L’un avait une voile rouge.

L’autre une voile jaune.

Elle les fit passer sous le pont.

— Six, compta le vieux pont.

— Sept.

Le jour suivant, elle vint avec un garçon qui portait un bateau fait dans une boîte de fromage.

Puis ils revinrent avec trois autres enfants.

Ils organisèrent une course.

Les bateaux tournèrent, se cognèrent, se bloquèrent dans les herbes et repartirent.

Les enfants criaient :

— Le rouge gagne !

— Non, c’est le mien !

— Pousse-le avec une branche !

Le vieux pont comptait si vite qu’il faillit perdre le fil.

— Douze, treize, quatorze… Non, celui-là est déjà passé… Treize… Peut-être quinze…

Il n’avait pas été aussi heureux depuis longtemps.

Quelques adultes s’arrêtèrent pour regarder.

Une dame demanda :

— Pourquoi ne voit-on plus de canoës cette année ?

Un monsieur répondit :

— Le hangar est fermé pour quelque temps. Ils reviendront sûrement.

Le vieux pont entendit cela.

Ils reviendront.

Ces deux mots entrèrent dans ses pierres et s’y installèrent.

Alors il attendit.

Il continua de compter les petits bateaux des enfants.

Vingt-deux.

Trente-huit.

Soixante et un.

Certains étaient faits avec de l’écorce. D’autres avec des bouchons, des feuilles épaisses ou des coquilles de noix.

La petite fille aux genoux écorchés revenait presque chaque jour.

Un matin du mois d’août, elle posa son nouveau bateau sur l’eau.

À cet instant, un bruit arriva derrière le tournant.

Plouf.

Puis :

— Tu pagaies du mauvais côté !

— C’est toi qui tournes !

Le vieux pont n’osa pas y croire.

Une proue rouge apparut entre les branches.

Puis un canoë entier.

À l’intérieur, un père et son fils essayaient d’aller tout droit, sans beaucoup de succès.

Le vieux pont sentit chacune de ses pierres frissonner.

Le canoë s’approcha.

Il passa sous l’arche du milieu.

Le garçon leva la tête et cria :

— HOOOOOO !

L’écho répondit :

— Ooooooo…

Et le vieux pont compta :

— Un.

Un vrai.

Derrière lui arriva un canoë jaune.

— Deux.

Puis un vert.

— Trois.

Puis deux bleus qui se disputaient l’arche de droite.

— Quatre. Cinq.

La petite fille sautait de joie sur la berge.

Ses bateaux d’écorce flottaient au milieu des canoës comme de minuscules compagnons de voyage.

Toute la journée, le vieux pont compta.

Douze.

Vingt-sept.

Quarante-trois.

Soixante-neuf.

Il ne se trompa pas une seule fois.

Le soir, lorsque le dernier canoë eut disparu derrière le tournant, la rivière retrouva son calme.

La petite fille récupéra le bateau qui était resté coincé près d’une pierre.

Avant de partir, elle posa sa main sur le parapet.

— Tu en as vu beaucoup, aujourd’hui, vieux pont.

Le pont laissa tomber une petite goutte.

Ploc.

Elle sourit.

— Moi aussi, je les ai comptés. Il y en avait soixante-neuf.

Le vieux pont resta silencieux.

Mais au plus profond de ses pierres, il se demanda si la petite fille ne l’avait pas entendu compter.

Depuis ce jour, chaque été, ils comptent ensemble.

Elle depuis la berge.

Lui depuis ses arches.

Elle grandit un peu chaque année.

Le vieux pont, lui, ne grandit plus depuis longtemps.

Mais il reconnaît toujours sa voix.

Et quand elle se trompe, il laisse tomber une goutte.

Ploc.

Alors elle recommence :

— Attends… Celui-là, c’était quarante-deux ou quarante-trois ?

Le pont sait la réponse.

Il la garde pour lui.

Parce que les vieux ponts ont appris une chose importante :

on n’est pas obligé de tout dire pour partager un secret.

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